Macron et Fake News : Urbi et Orbán

Comme un air de famille néo-libéral à tendance « mainmise sur les médias »

 

En 1988, le 30 mars, Viktor Orbán, alors âgé de 24 ans, participe au groupe Fiatal Demokraták Szövetsége (« Alliance des jeunes démocrates »), dont l’acronyme est le bien connu Fidesz. Ce mouvement de jeunesse s’opposait alors au parti unique et se définissait comme « libéral, radical et alternatif ». Jeune radical de son époque, Viktor Orbán gagnera une reconnaissance étendue lors de son discours de Juin 1989 lors du réenterrement de l’ancien Président du Conseil des ministres de Hongrie Imre Nagy, dirigeant de la révolution hongroise de 1956, lors duquel il appellera à des élections libres et au retrait des troupes soviétiques hors de Hongrie.

Suite à cela, Viktor Orbán participera aux négociations avec le pouvoir communiste en place, jusqu’à leur retrait effectif au milieu de l’année 1991. Il sera ensuite élu à l’Assemblée Nationale de Hongrie aux élections de 1990, avant de prendre la tête du parti Fidesz en 1993. Cependant, en raison du faible nombre de sièges obtenus à l’Assemblée, ainsi que le déclin progressif du parti aux élections de 1994, Viktor Orbán élargira son électorat du centre droit à la droite du centre. Suite à cette extension de son électorat, Orbán raflera les élections de 1998 en obtenant la majorité des sièges, et formera un gouvernement de coalition avec deux autres partis conservateurs dont il sera le Premier Ministre.

 

Après son remplacement en tant que Premier Ministre en 2002 au profit du MSzP (Parti Socialiste Hongrois), il deviendra vice-président du PPE (Parti Populaire Européen) et reviendra à la tête du Fidesz en 2003. Après plusieurs revers aux élections suivantes en 2006, il fut finalement réélu Premier Ministre en Avril 2010 suite a la victoire éclatante du Fidesz aux élections parlementaires. Fort de sa supermajorité au Parlement, il fera passer, en 2010, une loi sur les médias fortement controversée, stipulant que des médias qui produiraient des contenus non « équilibrés politiquement » ou « entravant la dignité humaine » seraient soumis a de fortes amendes. [1] Peu surprenant, les 5 membres de l’autorité chargée de faire veiller au respect de cette loi étaient tous issus du Fidesz, parti du Premier Ministre. Suite à la pression européenne et onusienne, [2] le gouvernement amende de manière un peu laconique la loi pour faire disparaitre la notion d’outrage. [3] Par la suite, une série de mesures législatives furent votées et finirent par déboucher, le 1er janvier 2012, sur une nouvelle constitution aux forts relents de moralité conservatrice et empreinte de religiosité. [4] La Constitution fut la cible de protestation profondes de l’étranger, notamment en provenance du Conseil de l’Europe qui interrogeait alors les réformes judiciaires qui entravaient l’indépendance des cours de justice, provoquant une fois de plus l’inquiétude des partenaires européens.

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Effectuons, si vous le désirez, un saut dans le temps et l’espace de quelques années et milliers de kilomètres, pour nous intéresser aux années 2016-2017, dans un autre pays, la France.

Encore quasiment inconnu en 2014, le gain de notoriété d’Emmanuel Macron, entre 2014 et 2015, est jugé exceptionnel par Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP. [5] Ce n’est véritablement qu’a partir du 6 avril 2016 où, suite au lancement du mouvement politique autocentré En Marche, qu’il prend d’assaut les médias, télévisuels, radiophoniques et écrits, et devient véritablement omniprésent. [6] Ce regain de visibilité et d’omniprésence est alors suivi d’un contrecoup de perte de popularité graduel, allant jusqu’à son plus bas en juin 2016 [7] suite à une altercation suintante de mépris face à des syndicalistes à Lunel.
Peu importe ! Le monde médiatique – la presse, de prime abord – lui apportera son soutien indéfectible, jusqu’à exprimer clairement leur soutien au Ministre, alors en mauvaise passe populaire.
[8] Bien que candidat non encore confirmé – secret de polichinelle après la création du mouvement narcissique à ses initiales – la presse ne tarit pas d’éloges pour le candidat qu’elle a déjà choisi : la campagne a commencé, un an par avance. [9] Porté par des médias en proie à l’adulation forcenée, et un peu maladive, [10] Macron deviendra le candidat des médias [11] présente comme seul véritable vainqueur possible face à une possible vague brune. [12]

 

– Vous savez au moins qu’il vous faut tenir compte des médias, et puis, de temps à autre, de ce que disent et pensent effectivement les gens. Enfin, de ce qu’on leur permet de dire sur une grille préétablie de sondage et de penser à partir du vomi culturel que vous servez pour soupe chaude à leur appétit de comprendre.
– Vous forcez le trait.
– Je ne le force pas, je le décoche. Où en est l’éducation du peuple aujourd’hui ? Qu’en avez-vous donc fait ? Y en a-t-il encore en stock ? Je vais vous le dire : vous ne cherchez plus à élever des hommes, mais à former des câbles supraconductifs pour votre réseau informatique – appelez-le ville, appelez-le société ! La formation permanente, voilà votre première et dernière ambition. A l’école, au bureau, sur les trottoirs, devant la télé : former ! Toujours former ! Former les corps ! Former les cervelles comme des noyaux durs ! Pour y graver dessus vos modèles mortuaires et vos mots d’ordre !

Alain Damasio, La Zone du Dehors, La Volte, 2011

 

Ainsi pétri par un ensemble médiatique fort, Emmanuel Macron a, le 3 janvier 2018, annoncé qu’il ferait passer une loi pour contrer les « Fake News » en période de campagne présidentielle. Parlons bien, parlons français : on appelle cela « fausses nouvelles », « informations mensongères » ou encore « gros foutage de gueule ».
Par exemple, annoncer en septembre 2016 que seul Emmanuel Macron serait capable de vaincre Marine Le Pen, alors que l’on a, finalement, avoué deux semaines avant le premier tour des élections de 2017, que tou-te-s les autres candidat-e-s, peu ou prou, auraient eu la même victoire, cela relève-t-il de la fèque niouze ?

Que l’on s’entende. Les Sputnik, RT News, Fox News, Daily Mail et consorts sont colporteurs d’une idéologie rance (conservatisme, nationalisme, racisme, économie de marche sans protection, j’en passe et des meilleures) et visent à influer sur l’opinion publique de manière non masquée, tentant de masquer les mains qui les dirigent (Poutine, Murdoch…) derrière un visage de respectabilité. Ainsi, leurs nouvelles sont, par définition, suspectes et politiquement orientées. Malheureusement, l’ascension d’Emmanuel Macron fut, elle aussi, aidée par des journaux fort complaisants : les copropriétaires du Monde, Xavier Niel et Pierre Bergé, ainsi que l’ancien propriétaire du Nouvel Observateur, Claude Perdriel, lui avaient déclaré leur(s) flamme(s). [13] A cela s’ajoutant la fascination de revues comme l’Obs, l’Express, Marianne… et la macro-compatibilité du libéralisme affirme de l’alors candidat Macron, et l’on comprendra le manque de pugnacité des Dassault, Arnault, Pinault, Lagardère, Bolloré et Drahi face à ce candidat.

Ainsi, l’annonce par le président actuel de vouloir légiférer contre ces fayke nihouse ne prête pas ni sourire ni à être pris à la légère. Selon quel(s) critère(s) va-t-on décider de ce qui est vrai ou faux ? En jugeant l’ineffable incapacité de nos médias en termes d’autocritique, ne peut-on pas s’interroger sur la direction que prend une telle décision ?
Glen Greenwald, le journaliste à l’origine des révélations d’Edward Snowden sur la NSA, a très justement critiqué l’annonce, jugeant que l’expression, à l’origine une formule rhétorique, ne répondait à aucune définition, et avait d’ailleurs été reprise par Trump pour attaquer le journalisme qui critiquait alors son action. Employer un terme sans définition est une propagande, d’après Greenwald, à très juste titre.

A vouloir ainsi contrôler certains sites internet, le président actuel ne voudrait-il pas suivre son homologue américain et contourner la législation européenne sur la neutralité du net ?

Revenons aux premiers paragraphes sur le Premier Ministre hongrois. Revoir son origine libérale de centre droit. Revoir les points communs avec Emmanuel Macron. Voir l’état de la Hongrie.
Analyser.
Conclure. [14]

Post-scriptum : Selon le principe des Phayques Nyou Zeux, s’interroger sur le sort des nouvelles et annonces suivantes :

  • Les SDF sont encore dans la rue car ils-elles refusent d’être logé-e-s ;
  • Les chômeur-se-s passent leur temps aux Bahamas ;
  • Les Français-e-s paieront moins d’impôts en 2018 ;
  • « Flexibiliser » le marché du travail permettra de relancer l’économie ;
  • Alléger les impôts des plus aisé-e-s va enrichir le pays ;
  • Le cancer du pays, c’est l’assistanat.

 

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[1] A lire sur le Monde de l’époque
[2] Dans Le Figaro d’alors
[3] Comme on peut le voir ici
[4] Source
[5] Cité par François-Xavier Bourmaud dans Macron : L’invité surprise, L’Archipel, 2017
[7] Chronologiquement : ici, ici aussi, et enfin encore ceci
[8] Regardons un peu ce qu’en disaient déjà Acrimed et Libé
[9] J’entends déjà les critiques pointer que nous sommes violemment anti-macronistes. Que nenni ! Nous observons et recoupons nos observations et analyses, en regardant par exemple les excellents dossiers d’Acrimed
[10] Encore une fois, il suffit de regarder les faits tels qu’ils sont : comme ici ou encore là
[11] Citons à l’écart l’excellent Daniel Schneidermann qui, dans Libération, signa une tribune éclatante : « Pas de programme ? Mais enfin, pourquoi, donc un programme ? Ses discours scintillants de vacuité pourraient avoir été écrits par le maire de Champignac, dans Spirou ? Mais il les prononce si bien. »
[12] Par exemple et cela aussi
[13] Jugeons donc sur pièce : numéro 1 et numéro 2
[14] Peut-être sommes-nous trop pessimistes, mais s’il y a une chose à ne pas sous-estimer est la capacité humaine de renoncement.

Yes we Khan – étude de médias français

Le jeudi 5 mai 2016 ont eu lieu en l’île d’Albion une élection locale, marquante pour nous petits européens continentaux. Ces élections comptaient deux votes, un vote pour (ré)élire un-e des conseiller-e-s municipaux-ales, et un pour l’élection du police commissioner. De manière intéressante, les exégèses furent nombreuses et très souvent à côté de la plaque.

 

Polling station

 

L’élection du conseil municipal, en Angleterre et au Pays de Galle, ne se fait pas comme en France où l’on élit notre aristocratie citadine une seule fois, mais s’effectue par tiers. Mettons pour l’instant Londres à part. Les villes sont divisées en circonscriptions (wards) dans lesquels un, deux ou trois conseiller-es (councillor) sont élus, selon la taille de la circonscription. Les élections ont lieu tous les quatre ans, les conseillers sont renouvelés tous d’un coup, par moitié ou par tiers, selon les villes. Exemple concret : dans la petite mais néanmoins charmante ville de Cambridge où votre dévoué habite, les circonscriptions comptent chacune trois conseiller-e-s, avec des élections tous les ans pour renouveler les conseillers par tiers – la quatrième année d’élection est l’élection locale au niveau du « départment » (county). Le ou la maire est ensuite nommé par le conseil et n’a, contrairement à la France, que peu de pouvoir.

Londres diffère cependant.

Eût état à son caractère très particulier (on n’entrera pas dans les détails), les élections se divisent en deux votes : un vote (rose) pour le maire, sur lequel les citoyen-ne-s inscrivent leurs deux premiers choix, et deux bulletins pour l’assemblée de Londres. Le bulletin jaune sur lequel un seul choix peut être inscrit servira à choisir la personne qui représentera le quartier de la ville ; le second, orange, sert à choisir un-e des onze membres de l’assemblée qui représenteront la ville entière. Dans ce cas, l’on choisit un parti ou le nom de candidats indépendants.

 

Suite à ces élections, le parti travailliste a gagné 1326 conseillers, contre 842 pour les Conservateurs et 378 pour les LibDem. Comme nous le montre très judicieusement the Telegraph, le Labour perd 18 conseillers, les Tories 48 (et un conseil), alors que les LibDem gagnent 45 conseillers et un conseil) et que l’UKIP gagne 58 conseillers. L’Ecosse a été la plus grande tache au tableau du Labour, avec une victoire nette du SNP, qui a pourtant perdu sa majorité.

Malgré cela, la presse s’est enflammée en France, surtout, pour dire que le Labour avait subi une défaite mémorable, version répétée bien évidemment par les médias de droite (Les Echos, Atlantico…) mais aussi par « la référence« . Premier point à prendre en compte.

 

Second point, l’élection de Sadiq Khan à la mairie de Londres, après une odieuse campagne (raciste) menée par son opposant Zac Goldsmith. L’on peut suspecter sa campagne de l’être quand des membres du parti conservateur eux-mêmes ont fini par critiquer leur candidat, l’affublant de ces qualificatifs. L’une des premières choses mises en avant sont la religion du nouveau maire de Londres (ici et , même Libé s’y met…) – rien, en revanche, ou peu, sur ses qualifications. Soyons honnêtes, que Sadiq Khan soit musulman, juif, bouddhiste ou même pastafariste, cela ne change rien à ce qu’il a promit de faire pour la ville. La vieille garde réactionnaire décomplexée se réveille – volonté d’effrayer par « l’autre » (on se souvient de l’excellent poème We and They de Kipling), et tout le monde suit, même pour. Oui, il est bien de voir que Londres, l’une des plus grandes villes d’Europe, ait élu une personne issue de la minorité, qui vient d’un milieu ouvrier. Mais ne vaudrait-il mieux pas mettre son parcours exceptionnel en avant ? Quoique l’on pense de Dieu et de ses facilités à multiplier les pains et les poissons, il est à parier que la réussite de M. Khan est plus due à lui-même qu’à une intervention divine. L’on n’a donc nullement à se soucier de sa religion ; le nouveau maire est londonien, ce qui lui donne une connaissance de la ville dont on peut espérer qu’elle sera positive. Le reste ne sert qu’à séparer et diviser – surtout des choses privées. Surtout, ne pas dire qu’un travailliste puisse être compétent.

Vous trouvez peut-être que j’exagère ? Ces deux points sont donc très révélateurs de nos médias. Présentation du paradigme.

Quoiqu’il arrive, un parti socialiste (travailliste) européen ne peut légitimement gagner une élection, car la gauche ancrée dans ses valeurs (et non sociale-libérale) a forcément tout faux et ne peut que perdre. D’où le traitement systématiquement négatif de la victoire du Labour.

De surcroît, un élu, issu ou non d’une minorité, ne sera ramené qu’à un trait de sa personne (on ne parle même pas de personnalité !) qui ne témoigne en rien de ses compétences. Oublions la personne qui a réussi à se hisser le haut de l’échelle sociale, mettons l’accent sur quelque chose de plus visible, et moins à même de remettre en cause l’establishment. (tout en jouant sur l’intolérance profonde de nos concitoyens…)

Difficile d’être progressite dans un monde médiatique profondément conservateur.