Macron et Fake News : Urbi et Orbán

Comme un air de famille néo-libéral à tendance « mainmise sur les médias »

 

En 1988, le 30 mars, Viktor Orbán, alors âgé de 24 ans, participe au groupe Fiatal Demokraták Szövetsége (« Alliance des jeunes démocrates »), dont l’acronyme est le bien connu Fidesz. Ce mouvement de jeunesse s’opposait alors au parti unique et se définissait comme « libéral, radical et alternatif ». Jeune radical de son époque, Viktor Orbán gagnera une reconnaissance étendue lors de son discours de Juin 1989 lors du réenterrement de l’ancien Président du Conseil des ministres de Hongrie Imre Nagy, dirigeant de la révolution hongroise de 1956, lors duquel il appellera à des élections libres et au retrait des troupes soviétiques hors de Hongrie.

Suite à cela, Viktor Orbán participera aux négociations avec le pouvoir communiste en place, jusqu’à leur retrait effectif au milieu de l’année 1991. Il sera ensuite élu à l’Assemblée Nationale de Hongrie aux élections de 1990, avant de prendre la tête du parti Fidesz en 1993. Cependant, en raison du faible nombre de sièges obtenus à l’Assemblée, ainsi que le déclin progressif du parti aux élections de 1994, Viktor Orbán élargira son électorat du centre droit à la droite du centre. Suite à cette extension de son électorat, Orbán raflera les élections de 1998 en obtenant la majorité des sièges, et formera un gouvernement de coalition avec deux autres partis conservateurs dont il sera le Premier Ministre.

 

Après son remplacement en tant que Premier Ministre en 2002 au profit du MSzP (Parti Socialiste Hongrois), il deviendra vice-président du PPE (Parti Populaire Européen) et reviendra à la tête du Fidesz en 2003. Après plusieurs revers aux élections suivantes en 2006, il fut finalement réélu Premier Ministre en Avril 2010 suite a la victoire éclatante du Fidesz aux élections parlementaires. Fort de sa supermajorité au Parlement, il fera passer, en 2010, une loi sur les médias fortement controversée, stipulant que des médias qui produiraient des contenus non « équilibrés politiquement » ou « entravant la dignité humaine » seraient soumis a de fortes amendes. [1] Peu surprenant, les 5 membres de l’autorité chargée de faire veiller au respect de cette loi étaient tous issus du Fidesz, parti du Premier Ministre. Suite à la pression européenne et onusienne, [2] le gouvernement amende de manière un peu laconique la loi pour faire disparaitre la notion d’outrage. [3] Par la suite, une série de mesures législatives furent votées et finirent par déboucher, le 1er janvier 2012, sur une nouvelle constitution aux forts relents de moralité conservatrice et empreinte de religiosité. [4] La Constitution fut la cible de protestation profondes de l’étranger, notamment en provenance du Conseil de l’Europe qui interrogeait alors les réformes judiciaires qui entravaient l’indépendance des cours de justice, provoquant une fois de plus l’inquiétude des partenaires européens.

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Effectuons, si vous le désirez, un saut dans le temps et l’espace de quelques années et milliers de kilomètres, pour nous intéresser aux années 2016-2017, dans un autre pays, la France.

Encore quasiment inconnu en 2014, le gain de notoriété d’Emmanuel Macron, entre 2014 et 2015, est jugé exceptionnel par Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP. [5] Ce n’est véritablement qu’a partir du 6 avril 2016 où, suite au lancement du mouvement politique autocentré En Marche, qu’il prend d’assaut les médias, télévisuels, radiophoniques et écrits, et devient véritablement omniprésent. [6] Ce regain de visibilité et d’omniprésence est alors suivi d’un contrecoup de perte de popularité graduel, allant jusqu’à son plus bas en juin 2016 [7] suite à une altercation suintante de mépris face à des syndicalistes à Lunel.
Peu importe ! Le monde médiatique – la presse, de prime abord – lui apportera son soutien indéfectible, jusqu’à exprimer clairement leur soutien au Ministre, alors en mauvaise passe populaire.
[8] Bien que candidat non encore confirmé – secret de polichinelle après la création du mouvement narcissique à ses initiales – la presse ne tarit pas d’éloges pour le candidat qu’elle a déjà choisi : la campagne a commencé, un an par avance. [9] Porté par des médias en proie à l’adulation forcenée, et un peu maladive, [10] Macron deviendra le candidat des médias [11] présente comme seul véritable vainqueur possible face à une possible vague brune. [12]

 

– Vous savez au moins qu’il vous faut tenir compte des médias, et puis, de temps à autre, de ce que disent et pensent effectivement les gens. Enfin, de ce qu’on leur permet de dire sur une grille préétablie de sondage et de penser à partir du vomi culturel que vous servez pour soupe chaude à leur appétit de comprendre.
– Vous forcez le trait.
– Je ne le force pas, je le décoche. Où en est l’éducation du peuple aujourd’hui ? Qu’en avez-vous donc fait ? Y en a-t-il encore en stock ? Je vais vous le dire : vous ne cherchez plus à élever des hommes, mais à former des câbles supraconductifs pour votre réseau informatique – appelez-le ville, appelez-le société ! La formation permanente, voilà votre première et dernière ambition. A l’école, au bureau, sur les trottoirs, devant la télé : former ! Toujours former ! Former les corps ! Former les cervelles comme des noyaux durs ! Pour y graver dessus vos modèles mortuaires et vos mots d’ordre !

Alain Damasio, La Zone du Dehors, La Volte, 2011

 

Ainsi pétri par un ensemble médiatique fort, Emmanuel Macron a, le 3 janvier 2018, annoncé qu’il ferait passer une loi pour contrer les « Fake News » en période de campagne présidentielle. Parlons bien, parlons français : on appelle cela « fausses nouvelles », « informations mensongères » ou encore « gros foutage de gueule ».
Par exemple, annoncer en septembre 2016 que seul Emmanuel Macron serait capable de vaincre Marine Le Pen, alors que l’on a, finalement, avoué deux semaines avant le premier tour des élections de 2017, que tou-te-s les autres candidat-e-s, peu ou prou, auraient eu la même victoire, cela relève-t-il de la fèque niouze ?

Que l’on s’entende. Les Sputnik, RT News, Fox News, Daily Mail et consorts sont colporteurs d’une idéologie rance (conservatisme, nationalisme, racisme, économie de marche sans protection, j’en passe et des meilleures) et visent à influer sur l’opinion publique de manière non masquée, tentant de masquer les mains qui les dirigent (Poutine, Murdoch…) derrière un visage de respectabilité. Ainsi, leurs nouvelles sont, par définition, suspectes et politiquement orientées. Malheureusement, l’ascension d’Emmanuel Macron fut, elle aussi, aidée par des journaux fort complaisants : les copropriétaires du Monde, Xavier Niel et Pierre Bergé, ainsi que l’ancien propriétaire du Nouvel Observateur, Claude Perdriel, lui avaient déclaré leur(s) flamme(s). [13] A cela s’ajoutant la fascination de revues comme l’Obs, l’Express, Marianne… et la macro-compatibilité du libéralisme affirme de l’alors candidat Macron, et l’on comprendra le manque de pugnacité des Dassault, Arnault, Pinault, Lagardère, Bolloré et Drahi face à ce candidat.

Ainsi, l’annonce par le président actuel de vouloir légiférer contre ces fayke nihouse ne prête pas ni sourire ni à être pris à la légère. Selon quel(s) critère(s) va-t-on décider de ce qui est vrai ou faux ? En jugeant l’ineffable incapacité de nos médias en termes d’autocritique, ne peut-on pas s’interroger sur la direction que prend une telle décision ?
Glen Greenwald, le journaliste à l’origine des révélations d’Edward Snowden sur la NSA, a très justement critiqué l’annonce, jugeant que l’expression, à l’origine une formule rhétorique, ne répondait à aucune définition, et avait d’ailleurs été reprise par Trump pour attaquer le journalisme qui critiquait alors son action. Employer un terme sans définition est une propagande, d’après Greenwald, à très juste titre.

A vouloir ainsi contrôler certains sites internet, le président actuel ne voudrait-il pas suivre son homologue américain et contourner la législation européenne sur la neutralité du net ?

Revenons aux premiers paragraphes sur le Premier Ministre hongrois. Revoir son origine libérale de centre droit. Revoir les points communs avec Emmanuel Macron. Voir l’état de la Hongrie.
Analyser.
Conclure. [14]

Post-scriptum : Selon le principe des Phayques Nyou Zeux, s’interroger sur le sort des nouvelles et annonces suivantes :

  • Les SDF sont encore dans la rue car ils-elles refusent d’être logé-e-s ;
  • Les chômeur-se-s passent leur temps aux Bahamas ;
  • Les Français-e-s paieront moins d’impôts en 2018 ;
  • « Flexibiliser » le marché du travail permettra de relancer l’économie ;
  • Alléger les impôts des plus aisé-e-s va enrichir le pays ;
  • Le cancer du pays, c’est l’assistanat.

 

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[1] A lire sur le Monde de l’époque
[2] Dans Le Figaro d’alors
[3] Comme on peut le voir ici
[4] Source
[5] Cité par François-Xavier Bourmaud dans Macron : L’invité surprise, L’Archipel, 2017
[7] Chronologiquement : ici, ici aussi, et enfin encore ceci
[8] Regardons un peu ce qu’en disaient déjà Acrimed et Libé
[9] J’entends déjà les critiques pointer que nous sommes violemment anti-macronistes. Que nenni ! Nous observons et recoupons nos observations et analyses, en regardant par exemple les excellents dossiers d’Acrimed
[10] Encore une fois, il suffit de regarder les faits tels qu’ils sont : comme ici ou encore là
[11] Citons à l’écart l’excellent Daniel Schneidermann qui, dans Libération, signa une tribune éclatante : « Pas de programme ? Mais enfin, pourquoi, donc un programme ? Ses discours scintillants de vacuité pourraient avoir été écrits par le maire de Champignac, dans Spirou ? Mais il les prononce si bien. »
[12] Par exemple et cela aussi
[13] Jugeons donc sur pièce : numéro 1 et numéro 2
[14] Peut-être sommes-nous trop pessimistes, mais s’il y a une chose à ne pas sous-estimer est la capacité humaine de renoncement.

Ethique, idéologie et art: les cas Roman Polanski et Lars Von Trier

 

L’affaire Weinstein a fait couler beaucoup d’encre, délier les langues et réveiller les consciences notamment dans le milieu du cinéma. Elle fera finalement couler la mienne, réveillera ma conscience et déliera mes réflexions sur l’art, l’éthique et l’idéologie.

En parallèle, deux cas:

-le cas Roman POLANSKI, réalisateur accusé et condamné pour viol sur mineure.

-le cas Lars VON TRIER, réalisateur admirateur d’art nazi (notamment de l’oeuvre d’Albert SPEER, architecte d’Hitler). Pour cela, il a été accusé d’antisémitisme et de promouvoir le nazisme (il a même été banni du festival de Cannes en 2011).

Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de refaire les polémiques ou l’histoire. La question est la suivante: peut-on défendre un pourri car il est un artiste? Ou, autre question: pouvons-nous défendre un génie artistique même s’il est issu d’un pourri?

Peut-on blâmer l’homme pour ses actes?

Oui. Clairement, oui. Si, et seulement s’il a reconnu ou a été condamné pour ses actes. C’est le cas de Roman POLANSKI. Actes condamnables doublés d’immoralité. Les accusations se multiplient depuis plusieurs années (mais ne sont pas condamnées à ce jour – seule une condamnation pour viol sur mineure en 1977 a été prononcée).

L’exemple VON TRIER est plus complexe. Le réalisateur danois n’a pas été condamné pour apologie du nazisme ou crime de guerre. Il s’est excusé pour ses propos. Le travail des journalistes a été proprement bâclé en 2011. Propos maladroits, déplacés, stupides peut-être. Antisémites et nazis, loin de là. Toutefois, son admiration pour l’esthétique nazie est réelle et réaffirmée. Le cas VON TRIER, c’est en fait une mise en abîme: un pourri qui admirerait un autre pourri, un salop qui admirerait un autre salop. Mais surtout un artiste qui admire un autre artiste.

Dans les deux cas, être artiste, un génie du cinéma, une star ne donne pas le droit à l’impunité, ni dans les actes, ni dans les mots.

 

Doit-on blâmer l’oeuvre d’un pourri ?

Etant militante de gauche, féministe évidemment, cette question me taraude. Est-ce qu’un pourri pourrit forcément son oeuvre, même brillante? Est-ce que l’éthique du créateur est forcément indissociable de son art? Est-ce l’idéologie de création qui sous-tend l’oeuvre qui prime sur l’oeuvre elle-même?

Le cas VON TRIER est particulièrement intéressant dans ce cas précis. Lars VON TRIER est un admirateur d’Albert SPEER, grand architecte du Reich nazi. Cette admiration a été mal interprétée. Elle n’est pas politique, ni idéologique mais bien artistique. VON TRIER déclarait: « Les gens voulaient m’entendre dire qu’Albert Speer n’était pas un grand artiste. Et cela, je ne peux pas. C’était un connard, responsable de la mort de beaucoup de gens, mais c’était aussi un artiste qui a eu une influence énorme sur sa postérité. Il faut tracer une ligne de démarcation –comme entre le sport et la politique »

Différencier art et éthique, art et idéologie comme sport et politique. Au final, différencier art et artiste. Prendre l’art dans ce qu’il a de plus brut, dans son unique esthétique comme Marcel DUCHAMP et son urinoir. Pour nous, c’est un urinoir. Notre déterminisme, notre regard autocentré nous pousse à y voir un simple urinoir, sans intérêt. Montrez-le à une tribu primitive: elle n’y verra qu’esthétique, formes arrondies et blanchâtres.

marcel_duchamp

Ne pas prendre l’art pour ce qu’il sous-tend, pour ce qu’il explique, pour ce qu’il propage. Prendre l’art à bras le corps, franchement, de façon purement esthétique.

On peut donc blâmer l’oeuvre d’un pourri. Mais c’est confondre art et artiste, esthétique et idéologie.

Peut-on admirer l’oeuvre d’un pourri?

Comme VON TRIER admire l’oeuvre de SPEER, pour des raisons purement esthétiques, je crois que l’on peut admirer l’oeuvre d’un pourri. En ayant bien conscience de la séparation permanente et de l’effort de l’esprit qu’il faudra exercer pour différencier l’oeuvre de l’artiste. Admirer l’oeuvre n’est pas acquiescer à l’idéologie.

Il est donc possible d’admirer l’oeuvre de Roman POLANSKI, tout en différenciant les films de l’homme, sans passer pour autant pour un affreux complice du patriarcat. A chaque fois que je regarde un de ses films, je culpabilise après. Parce que c’est certainement un putain de gros pourri. Et pourtant, je recommence, admire son travail, ses choix de musique, son amour pour le malsain, la folie, le complot, etc. J’aime son esthétique, sans valider ses choix personnels. C’est pourquoi empêcher la diffusion de ses films, de rétrospectives est une erreur. L’homme est coupable. Pas ses œuvres. C’est donc à l’homme qu’il faut s’attaquer et non à ses films. Empêcher la diffusion de ses films, c’est s’attaquer à l’art, à l’esthétique. C’est se tromper de combat, combat qui est, par ailleurs, absolument inutile. Camarades féministes, visez juste: visez l’homme!

Sans chemise, sans pantalon

Octobre revient, avec son lot de tristitude automnale, de rentrées scolaires, de guerres, de lois qui ne viendront jamais, ses feuilles rouille et feu, ses nouvelles émissions télévisées et son lot d’immondices.

 

A poil !

Let’s get naked, babe

 

Après avoir traversé un mois de septembre pourtant agréable, nonobstant les éructations vulgaires, crasseuses et nauséabondes de certaines personnalités politiques – pas de lien pour cela, nous parlons déjà de caca, nous n’allons pas non plus vous permettre d’assouvir votre voyeurisme dégoulinant. Si vous avez manqué l’épisode, ne vous en faites pas, vous n’avez, en réalité, rien manqué du tout, bien au contraire.

 

Topless

 

Un an après la grosse grève des pilotes de l’an dernier, quasiment jour pour jour, voici que, me levant de petit matin, chanceux que je suis de ne pas avoir la télévision dans mon petit pied-à-terre en Albion, que ne m’aperçois-je pas de la récurrence, répétition, redondance quasi pléonastique (je m’emporte) des Unes de ce jour. tournant autour d’une sombre affaire de vêtement déchiré. Peu à jour en termes de mode, excusez du peu, que ne m’empressais-je donc de lire ces nouvelles, pensant avoir vu là un renouveau de l’excellent Full Monty. Après tout, outre la presse française, nos amis du Telegraph, du Financial Times, de Bloomberg… s’empressent de reprendre en chœur le refrain de la condamnation de la violence faite à un cadre d’Air France qui s’est vu houspillé, alpagué, et malmené. Xavier Broseta, DRH de la société, et Pierre Plissonier, directeur d’Air France Orly, ont été « violemment pris à partie par des salariés », nous raconte le HuffPost.

Fort bien.

L’image tourne en boucle, nous montrant, ainsi, un homme seul – deux, excusez du peu – poursuivi par une foule en délire. L’on imagine, rêveurs que nous sommes, la créature de Frankenstein chassée par ces villageois en raison de sa laideur, pourtant n’ayant qu’une envie, se lier avec les Hommes. L’on revoit Peter Lorre hoquetant face à la pègre assemblée face à lui, vomissant ses démons et près d’être déchiqueté par les mafieux. L’on entraperçoit peut-être, encore, Ratchett (possiblement ?) poignardé par tous les voyageurs du train somptueux reliant Istanbul à Londres. Pourrait-on, encore, imaginer Tannhäuser entouré des chevaliers de la Wartburg, à un souffle de la mise à mort, sauvé uniquement par Elisabeth ?

On le peut, tant le parallèle est proche. Il ne s’agit pas, ici, comprenons-nous bien, de légitimer une action de violence, quelle qu’elle soit. Sachons en revanche, entre personnes douées du strict minimum de raison critique, faire la part des choses. Si la prise à partie de deux personnes par un groupe plus nombreux, et donc plus fort, est critiquable, il n’en demeure pas moins un fait parfaitement rationnellement explicable. Lors de la journée du 5 octobre 2015, la direction d’Air France a annoncé la suppression de 2900 postes, 300 de pilotes, 900 de PNC (hôtesses et stewards) et 1700 de personnels au sol, comme il avait déjà été expliqué. Une violence faite à ces 2900 personnes dont les métiers vont être supprimés et donc les vies chamboulées. Certes, j’ose imaginer que celles et ceux, pilotes surtout (ceux qui avaient fait grève l’an dernier pour refuser de travailler autant que leurs collègues non pilotes, soit dit en passant), qui gagnent bien leur vie auront moins de difficultés que les autres à se relever. Il n’empêche. La défense de l’emploi doit se faire, il me semble, sans discrimination basée sur le salaire. S’il est plus urgent de veiller à ce que les personnes aux salaires plus faibles ne soient pas renvoyées (car la situation serait immédiatement intenable, comparée à celle que subiraient celles et ceux ayant plus d’argent) il s’agit d’une différenciation assez inique, car il existerait de bons et mauvais salariés, certains qu’il serait juste d’aider et d’autres non.

Oublions un peu l’égoïsme passé des pilotes qui ont, somme toute, précipité un peu plus leur entreprise à prendre cette décision, passons outre sur leur violence à eux, individualistes, faite à  leurs collègues, par un mépris de classe hors du commun. Tentons de dépasser cela. Ou du moins, un fois que nous avons fait ce constat, d’en faire un second.

Que dire de la violence insigne faite à ces près de 3000 salariés ? Que dire de cette massue, de cette masse d’arme, de cette étoile du matin qui s’écrase ainsi sur les têtes de ces milliers de personnes et, par extension, de leur famille ? Oublions-les, les pauvres ne sont pas télégéniques, nos médias veulent des victimes, des vraies, et les victimes ne peuvent être plurielles, elle doivent être individuelles, bien habillées, et sentir bon le thym et le romarin. Et de préférence être en haut de l’échelle ou de la chaîne alimentaire.

L’on se souvient de cette scène de l’excellent Fin de Concession de Pierre Carles, dans laquelle le journaliste montrait à Jean-Luc Mélenchon un extrait d’un journal télévisé, opposant David Pujadas au délégué syndical Xavier Mathieu, le premier exhortant, somme toute, le second, de faire taire les « violences » qui avaient eu lieu en 2009 lors du plan social de Continental. Le parallèle est une évidence, car l’on voit le message que l’on tente de nous faire avaler à l’aide d’un entonnoir idéologique: « L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit. » (Victor Hugo, Ruy Blas).

Les temps n’ont guère changé, l’on préfère légitimer un limogeage massif sous couvert de « réalisme », « pragmatisme » et autre phrases condescendantes comme « c’est ainsi que le monde est fait, il ne faut pas être naïf » tout en s’affolant de voir le juste retour de flamme nous brûler le visage. La physique nous le dit, toute explosion a un double effet kiss cool, un coup ça part, un coup ça revient. Mais dans tous les cas, l’on préférera taper sur les plus démunis, les plus faibles, celles et ceux qui sont déjà à terre, car c’est plus facile, plutôt que de s’en prendre aux élites ultra-protégées. Après tout, étripons-nous, nous les laisserons tranquilles. C’est là que l’on voit où sont les chiens de garde.

Comme toujours, c’est encore Arrêt sur Images qui nous donne la meilleure explication.

 

 

Cul-nu

 

Aujourd’hui, encore, 6 octobre 2015, on a eu le droit à une autre violence, plus « normale » celle-ci, en ceci qu’elle montre la tolérance que l’on a à l’égard du sexisme. (normal ici signifie « dans la norme », bref, la définition, et non « acceptable ». Apprenez à parler, bordel de merde)

France 3, histoire de montrer que la chaîne n’est pas l’apanage des hommes (blancs, hétéros, cis-genres) a décidé de faire un clip publicitaire – qu’il est inutile de montrer tant il est médiocre – afin de montrer à quel point ils sont trop kikoo-lol au service public télévisuel. Las, la vidéo nous montre une enfilade de tâches ménagères non faites, allant de la vaisselle, à la chambre d’un enfant, au repassage, à la sortie du chien, pour finir sur un placard à chaussures (féminines – on le sait car elles sont à talon, les femmes ne pouvant pas, selon France 3, porter autre chose). Puis le message, sur fond de Patrick Juvet, « Elles [les femmes, en référence à la chanson interstellaire de Patoche] sont sur France 3« . Vient ensuite l’autogratification – aussi appelée onanisme autocentré – « La majorité de nos présentateurs sont des présentatrices. » Chose épatante, cependant, avoir une majorité de femmes dans les locaux de France 3 n’empêche pas les responsables communication de pondre autre chose qu’un vulgaire clip dégoulinant de sexisme.

Là encore, une image violente, montrant que, si l’on est une femme, la place est forcément à la maison – ce qui est rappelé par le montage illustrant toutes les tâches ménagères, renforçant un peu plus l’effet culpabilisateur imposé aux femmes. Ainsi, si la femme travaille, elle ne peut entretenir la maison, le linge brûle, menant à Dieu sait quelle catastrophe, le chien va certainement faire sous lui, je n’ose imaginer la flore qui va se développer dans la vaisselle non faite… parce que, comprenons-nous, un homme ne peut pas faire cela. (à croire que nous sommes trop cons… mais comment donc font tous ces célibataires masculins ? Une enquête est à prévoir)

Soyons honnêtes, utiliser des clichés peut – et je dit bien peut – être intelligent quand il s’agit de les déconstruire. Utiliser un cliché par métonymie est une horreur, car il renforce et réaffirme le carcan patriarcal actuel de la société. Une femme ne peut être vue comme un être humain à part entière, il faut toujours qu’elle soit associée à la construction sociale qui fait d’elle une esclave domestique, car c’est exactement la conception que le patriarcat impose, et qui est réaffirmée par cette publicité. On se dit que le féminisme a encore du chemin à accomplir dans les têtes visiblement trop petites de certains avant d’espérer avoir une société vraiment égalitaire.

Bref, des communicants imbéciles, ne pensant que par réflexe conditionné, comme des animaux, des singes dépenaillés sautant çà et là dans leur cage, ont produit l’un des clips les plus humiliants qui soient, en faisant passer un message ouvertement sexistes sous couvert d’une apparente « parité ».

Petit coin de bonheur : le clip a été retiré. Victoire amère, car elle ne change rien, le mal est fait. Espérons que cette claque, cette déculottée que s’est prise France 3 face à l’ampleur des critiques les fera réfléchir à l’avenir.

Motion B : une idiosyncrasie

Une fois n’est pas coutume, je vais parler de ma petite personne et de certaines expériences – historique palpitant, à n’en pas douter – afin d’expliciter plus avant les différents choix moraux et éthiques, idéologiques et intellectuels qui peuvent expliquer ma position actuelle.

 

Ayant eu l’extrême privilège, que je sais, de vivre dans 5 pays différents, dont un à l’autre extrémité antipodale de ce petit globe terrestre, ma vision des choses environnantes n’a pas uniquement été le fait d’un passé familial, bien que ce dernier y eut contribué, mais fut aussi le fruit d’expériences et ouvertures culturelles que j’ai, respectivement, effectuées et vécues. Il est inutile de préciser que, enfant de l’Europe, je vois en la construction de cette Union une véritable révolution, au sens où cela constitue, dans notre histoire, une nouveauté brusque, brutale et inattendue. Qui, en effet, aurait pu penser construire un tel édifice, peuplé par des peuples aussi variés, tous regroupés autour d’un idéal ? Si nous sommes loin de l’aboutissement logique de cette révolution, à savoir une véritable fédération, le chemin est tracé, et il nous est donné de le dessiner pour mieux le confirmer.

 

Le point central de mon expérience, chères lectrices, chers lecteurs, n’est pas tant le fait d’avoir déménagé aussi souvent que cette idée centrale, véritable pilier, d’avoir pu découvrir, à travers chaque culture, aussi bien française, finnoise, qu’allemande, anglaise et, finalement, japonaise, que chaque individu est une partie d’un ensemble plus grand, d’un intérêt souvent supérieur.

Comprenons-nous, avant que de recevoir un quelconque jugement en stalinisme (à tort ou à raison, on décidera plus tard). Il ne s’agit pas de n’être qu’un visage perdu dans une foule et devant se confiner à un anonymat quelconque en refusant les personnalités individuelles. Le chimiste que je suis peut facilement faire un parallèle avec la matière. Les molécules sont composées d’atomes (nous nous arrêterons là et considérerons ces derniers comme particules élémentaires afin de ne pas troubler l’esprit, certes vaillant, mais potentiellement fatigué, de notre délectable lectorat). Que chaque atome ne soit qu’une subdivision de cet assemblage moléculaire – ou macromoléculaire, ou supramoléculaire ou ionique, ou… – est une évidence pour tout scientifique. En revanche, chaque atome, perdu dans cette nasse de liaisons, covalentes ou ioniques, est d’une importance capitale. Changer un carbone pour un oxygène nous fera passer un hydrocarbure en alcool, ester, aldéhyde ou cétone, remplacer un hydrogène dans une molécule d’eau par un atome de sodium résultera en soude caustique. Ce qui est un peu différent, convenons-en.

Chaque élément interne à la structure est donc primordial. Mais si l’on ne peut limiter la structure moléculaire à un seul de ses atomes, l’on ne peut simplifier la particule élémentaire à la structure supérieure. Ainsi donc, il existe une interdépendance inhérente à tout assemblement particulaire.

L’oxygène dans l’éthanol n’agit pas en tant qu’oxygène (singulet, doublet ou ce que l’on veut) mais en tant qu’alcool, son hydrogène voisin apportant sa (petite) contribution. Ainsi, cet atome n’agit plus tant en tant que lui-même, mais ajoute à la structure une qualité – qui lui est propre – pour contribuer à un effet qui affectera toute la molécule. L’éthanol n’est pas important en tant qu’assemblage atomique – il suffirait s’injecter le même ratio de carbone, oxygène et hydrogène pour voir que l’effet ne serait malheureusement pas équivalent – mais en tant que formation supra-élémentaire (pardonnons ce langage fort peu scientifique).

 

 

Et pourtant, il n’y a vraiment pas beaucoup de changement entre chaque molécule, à première vue, si ? (chimie version maternelle)

Et pourtant, il n’y a vraiment pas beaucoup de changement entre chaque molécule, à première vue, si ? (chimie version maternelle)

 

 

Le lectorat le plus vif aura déjà compris la convergence de mon propos. Il semble donc fortement naturel, et j’aimerais insister sur la signification intrinsèque de ce terme, à savoir « qui est le propre du monde physique », que tout assemblage soit le fait de ses composants, et que chaque composant, quoique régissant les propriétés supérieures de cette construction, n’est plus tel en tant que tel.

Léon Blum l’avait parfaitement résumé, en écrivant que « La mission principale du socialisme (…) [était] de réveiller chez l’homme le sens du désintéressement, d’exalter dans chaque action individuelle des mobiles supérieurs à l’intérêt personnel ». Ainsi donc, le socialisme a pour but de faire des humains des atomes reliés entre eux, maillage solide d’une plus grande assemblée, d’une structure supérieure, en vue de lui donner les caractéristiques souhaitées. Il s’agissait donc d’une démarche à proprement parler naturaliste, au sens littéraire : « reproduire la réalité avec une objectivité parfaite et dans tous ses aspects, même les plus vulgaires. » (définition zolaesque)

Ainsi donc, la défense du socialisme, selon les mots de l’ancien président du Conseil des Ministres de la IIIe République, passe par un appel à la recherche de l’intérêt général. Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette illustre référence en tête de la Motion B, redéfinissant le socialisme comme la continuité d’un combat historique, ancré dans son époque, et donc en lien avec icelle, et tourné vers l’avenir. Histoire de conclure notre parallèle avec la Science de la Matière citée précédemment, « Plus empirique, tu meurs ! »

 

Cette vision de la recherche de l’intérêt général n’a pas été nécessairement immédiate. Je ne vous ferai pas, cher auditoire insigne, l’exécrable cadeau que de vous expliquer mon cheminement intellectuel par le menu, mais, par le biais d’expériences et anecdotes, d’en « rompre l’os et sucer la substantifique moelle. » (que voulez-vous, j’ai toujours été rabelaisien dans l’âme)

De manière intéressante, l’une des premières discussions que j’ai pu avoir en arrivant au pays du Soleil Levant concernait la cohésion sociale d’icelui. Le professeur avec qui je commençais alors de travailler me présenta son pays comme, je cite : « Le pays le plus communiste au monde. » Outre la plaisanterie, issue d’une légère exagération de la réalité, le constat avait quelque chose d’assez vrai. Evidemment, il ne s’agit nullement d’une coloration gouvernementale, quiconque a regardé de près les discours de ce très cher Shinzo Abe aura apprécié (ou non) son penchant nationaliste et ultralibéral, doux euphémisme. Là est un autre débat.

Je ne vais pas m’appesantir sur la situation économique actuelle du Japon. Il s’agit, nous le savons, d’un pays caractérisé par un très faible taux de chômage, 3,5% en 2014 après un taux historique de 5,7% en 2009, soit environ 4 millions de personnes. Il faut constater que cette hausse a été majoritairement due à la crise des années 2008-2010. Ce faible chômage est souvent décrit comme issu de trois facteurs : faible niveau d’emploi des femmes, population vieillissante et abaissement des salaires en cas de crise. (fortement bien résumé par Noah Smith)

Si l’on veut comprendre la boutade de ce professeur, il faut tenter d’assimiler « le fond de la culture » pourrait-on dire pour parodier Figaro. Les concepts de Honne (本音) et Tatemae (建前), ainsi que ce qui semble être la dichotomie inhérente à cette dualité peuvent expliquer cette volonté d’unisson, de cohésion. Je vous renvoie à un article plus détaillé sur ce passionnant aspect culturel. Loin d’être un refus de soi, une abnégation de toute sa personnalité, la contribution de l’individu au groupe est ainsi favorisée. Ainsi, anecdote personnelle trépidante, l’on a pu, petits 外国人 que nous étions, observer ce que d’aucuns auraient décrits à tort comme des « métiers inutiles », par exemple la personne présente à l’entrée du magasin pour saluer les clients, ou l’officier de circulation s’excusant avant et après les détours dus à des travaux routiers. Cependant, il serait ridicule de mépriser de telles fonctions. En effet, celles-ci sont créatrices de lien social. Et fait primordiales. Plutôt que de bougonner en voyant un camion entouré de trois marteaux-piqueurs, une personne nous explique poliment qu’ils sont désolés des troubles que cela créé. Magique. Si quelque chose empêche un bon écoulement, s’il y a un obstacle quelque part, plutôt que de laisser ce dernier déchirer la liaison qui venait de s’établir entre deux membres – a minima – de cette structure, cette dernière s’en voit ainsi consolidée. C’est exactement ce lien social qu’il nous manque, en France. Ce lien social fort qui fait que, comme le disait, un peu ironiquement, ce professeur d’université, le Japon est communiste. (toute proportion gardée)

Cela est à des lieues de ce qu’a pu prôner un ministre de l’économie récent, exhortant toute une classe d’âge à l’enrichissement personnel, plutôt que d’appuyer le besoin de construire un édifice commun. Le futur, n’en déplaise à certains autoproclamés pragmatiques et réalistes, se construit en groupe et non sur des pilotis dorés branlants et instables.

C’est pourquoi l’on ne peut, non plus, s’exclamer, devant un parterre du MEDEF, « j’aime l’entreprise ». Outre la stupidité d’une telle déclaration – qu’a donc à faire l’amour en politique sinon être un bien vilain sophisme ? – les mesures préconisées par le MEDEF n’ont jusqu’ici eu aucun contribution positive à l’intérêt général. Radotons s’il le faut, il faudra savoir donner tort à la vieille maxime « on ne prête qu’aux riches. » Et cela, soyons honnêtes, est clair pour les tenants de la Motion B.

 

Je ne vais pas non plus revenir outre mesure sur l’inanité des Abenomics, l’effet d’aubaine n’aura fonctionné qu’un temps, paupérisant plus encore une partie de la population. Et c’est là, véritablement, que se déroule toute l’affaire. Nous le savons depuis Krugman, nous l’avons revu avec Piketty, et nous pouvons nous en resservir une tasse avec Lordon, la politique libérale, fût-elle « sociale-libérale » (aussi appelée « Capitalisme Light », autant de finance, zéro calorie) ne fonctionne pas et ne saurait fonctionner. Avoir vu la réélection de Abe en décembre dernier fut assez désagréable, surtout avec à peine plus de 54% de participation. Avoir subi à présent de plein fouet la réélection de Cameron, avec ce que cela signifie en termes de régressions sociales, n’est guère plus enchanteur.

 

 

Rafraîchissant, non ?

Rafraîchissant, non ?

 

 

Le vieux modèle est périmé, plutôt que nous y entêter, il serait peut-être intéressant de penser à une alternative. Ce n’est pourtant pas faute d’exister, ni même d’avoir fait ses preuves.

C’est pourquoi, montebourgeois lors de la dernière primaire de 2011, il m’est apparu comme naturel de défendre nos idéaux socialistes historiques, de les affirmer et les réactualiser, en refusant tout glissement dangereux dans les eaux néolibérales, fussent-elles tempérées de « social » en guise de préfixe.

 

Petit chimiste vindicatif, mon engagement auprès de la recherche a aussi aidé à renforcer cette adhésion. Militant auprès de Sauvons la Recherche, le CIR me fait évidemment bondir, non seulement en raison de son inanité mais aussi à cause de la niche fiscale que cela constitue. Le fusionner avec le CICE est donc une évidence, afin de réorienter les deniers publics vers les entreprises les plus nécessiteuses, en particulier les PME. Ce qui semblait être une évidence lors de l’élection de 2012 est à présent devenu un gros mot pour ces mêmes « pragmatiques » susnommés. De manière similaire, les beaux discours tenus lors d’une certaine université d’été en 2012 par notre chère Ministre de la Recherche ont finalement accouché d’une souris, appelée loi ESR.

Encore une contradiction gouvernementale.

Comme la non-renégociation du traité de stabilité européen enfonçant un peu plus l’Europe dans la mouise, (forgive my French) comme nous l’avait écrit brillamment Marie-Noëlle Lienemann en 2012. L’Europe est aux mains des libéraux – après tout, c’est la loi des élections – mais que nous aurions pu infléchir. Nous pouvons toujours l’infléchir. L’Europe oui, mais l’Europe libérale, c’est « нет товарищ ». Le poids des conservateurs est tel que l’idéal d’Europe sociale est encore loin de voir le jour. Lorsque l’on voit ce que les politiques imposées à Athènes ont entraîné, l’on est en droit de douter que cela arrive un jour.

Je vous arrête. Argument d’autorité ou non, l’on pourra difficilement me faire un procès en euroscepticisme, non seulement pour avoir vécu dans 4 pays européens, mais surtout pour avoir appartenu à une fabuleuse association de découverte européenne, tout en étant toujours membre de Sauvons l’Europe.

L’Europe, oui, progressiste.

 

Si le terreau idéologique était déjà présent, l’avantage d’avoir été confronté à d’autres cultures a peut-être été le plus décisif, en ce qu’il a été évocateur du besoin de « vivre ensemble » et de recherche de l’intérêt général. Ce n’est pas une surprise si un ancien grand président l’avait déjà prononcé fièrement lors de son discours d’investiture  : « ask not what your country can do for you–ask what you can do for your country. »

La défaite idéologique

C’est une évidence depuis longtemps : la « Gauche » a perdu la bataille idéologique.

En renonçant à des valeurs inhérentes à ce que la gauche a toujours présenté, en refusant d’accepter la part de son histoire, en se perdant dans le jeu du « pragmatisme« , fabuleux qualificatif à tiroirs qui permet de dire tout et son contraire. Et souvent son contraire.

Fin !

Fin !

 

La Gauche a perdu la bataille idéologique en ayant accepté non seulement le vocabulaire mais aussi et surtout les connotations attribuées à ce dernier par la « Droite ». Notons les guillemets, car évidemment toute la gauche française n’est pas le PS, déjà parcouru de différentes sensibilités, et toute la droite française n’est pas représentée par l’UMP, elle-même motivée de nombreux courants. En ce qui concerne la gauche plus radicale, l’on retiendra ceci : si l’idéologie est encore très présente, cette faction politique est justement (et malheureusement) fortement inaudible. (lire ce qui suit pour avoir une idée) De manière intéressante, cela semble aussi être le cas dans des pays voisins (pensons UK, pensons Allemagne, pensons Espagne, pensons Italie, pensons…)

L’on peut se demander d’où cela vient. Pourquoi avoir accepté ce qui, au final, était des idéologèmes propres à un discours assez brutal, violent et surtout fortement déconnecté de la réalité des idéaux de gauche ? La réponse la plus immédiate, peut-être, peut se trouver dans une confrontation simple, sinon simpliste, des forces conservatrices et progressistes, chacune prise dans un sens somme toute assez large. L’on ne saurait que penser à Alynski qui préconisait en son temps de combattre l’ennemi avec ses propres armes (règle 4, un peu modifiée, j’en conviens). Ainsi, afin de contrer un discours simpliste et agressif [1] l’on a eu recours, nous aussi, à ces mêmes termes. Ainsi, afin de mieux répondre aux attaques de la Droite, qui, il faut l’avouer, excelle en agression(s) de tous genres, l’on ne prend plus le temps de démonter l’argumentaire. [2] Il faut répondre par une réaction, à chaud. Exemple concret : Vous me traitez d’idéologue ? Non, je suis « pragmatique« , « réaliste », « plein de bon sens« , comme si le bon sens signifiait quelque chose de tangible [3]. Vous me traitez d’angélisme ? Que nenni, je suis « sévère« , « strict » mais toujours « emprunt de justice« .

Je vous entends, charmantes lectrices et fervents lecteurs, il serait plus constructif de pointer que toute faction politique est idéologue, le pragmatisme ne venant que de la façon d’appliquer son idéologie en fonction de la conjoncture à un moment donné. L’idéologie fixe un cap. Le pragmatisme (philosophiquement, mais cela ne change rien à l’acception actuelle) n’est rien de plus qu’une pensée à tendance empirique. En cela, on ébauche une hypothèse, on vérifie selon les données factuelles et on corrige le tir. De manière amusante, ceux qui se disent « pragmatiques » (à savoir les ultra-libéraux – pour ne pas dire capitalistes, ce mot étant tombé en désuétude en même temps que le Mur) ont démontré une flagrante inadéquation entre la réalité, l’application de leurs propositions et leurs ébauches de théorie. Je vous invite à relire quelques-uns des exemples donnés plus haut.

Cela provient de choses assez évidentes. D’un côté, le temps actuel est beaucoup plus court, il faut réagir dans l’instant : ère télévisuelle, mais aussi et surtout informatique, notamment avec les instantanés tels Twitter. De fait, il faut être marquant, utiliser des expressions violentes (« psychose« , « kärcher« , « peur« ) pour se faire entendre. Cela, déjà, est vieux. Bref, nous reculons sur le terrain idéologique simplement par paresse intellectuelle, par facilité envers des médias trop gourmands de scoops mais aussi et surtout par clientélisme envers une population avide de divertissement (même politique !) plutôt que de réflexion calme, posée et raisonnée. Ourobouros, le serpent qui se mord la queue.
De manière très intéressante, l’on peut ainsi remonter plus loin et se rendre compte que la Gauche ne pouvait que perdre, car les dés sont pipés dès le départ. Le monde actuel étant malheureusement fondé sur un besoin de vendre continuellement (voire de se vendre) il était évident que le divertissement prendrait le pas sur le débat et la raison. (pour un développement plus exhaustif, se référer à Neil Postman sur le sujet) Ainsi, la Gauche se voit obligée d’entrer dans un jeu dont elle dénonçait les règles, pour espérer elle-même survivre. Et de faire continuellement des changements symptomatiques – changement de « style », changement de vocabulaire – entraînant un véritable changement systémique, détruisant peu à peu les fondements d’une idéologie. A croire que, finalement, l’hypothèse de Sapir-Whorf se soit véritablement révélée exacte. Ainsi, à trop parler comme nos opposants, nous sommes devenus nos opposants. L’influence s’est révélée.

 

Quelle n’est donc pas la surprise d’entendre notre Cher Premier employer toute la violence du discours que tient, depuis un temps, l’aréopage de l’UMP (pour ne citer qu’eux, je ne ferais pas plaisir aux cracheurs de feu de parler de leur flammèche) à propos, au hasard, des Rroms, reprenant le cliché de la non-compréhension du monde actuel, de l’ancrage bête et forcené dans son idéologie, du refu, en fait, de voir le monde tel qu’il est. Avilissez vos opposants en les montrant comme puérils et immatures et la victoire est vôtre. Manuel Valls vient de révéler son vrai visage, celui de l’échec. Refusant ce dont il vient, niant sa famille politique même (complexe œdipien tardif, sait-on jamais !) le voilà tendant les bras à une faction politique, le Modem, qui, quoiqu’honorable, ne défend pas les idéaux socialo-communistes. Symbolisant cette défaite, il semble ainsi l’incarner et vouloir la porter au pinacle. Une sorte de Gaius Cassius Longinus des temps modernes, quoique, osons-le le noter, ce dernier avait beaucoup plus de panache. Voyons-le plutôt comme Anténor, qui fait entrer le cheval chez Priam.[4]

Domenico Tiepolo - Procession du cheval de Troie

Domenico Tiepolo – Procession du cheval de Troie

Notons uns chose simple. Cette idée de pragmatisme présentée comme « moderne » est une stupidité sans nom. La Critique du Programme de Gotha précisait, déjà, que l’idéologie socialo-communiste ne vivait que de temps présent et par conséquent devait sans cesse évaluer les mesures à prendre pour mieux coller à l’idéologie, à savoir la direction dans laquelle l’on désirait aller, l’avenir que l’on souhaiterait créer.

Mais notre Premier semble l’ignorer.

 

Fermons la parenthèse. Comment combattre cette défaite ? Comment la repousser, la refuser alors qu’elle est, en ce jour, institutionnalisée ?
La solution est simple. Refuser en bloc d’entrer dans le jeu. Quitte à perdre des élections en ayant refusé d’entrer dans la désormais incontournable campagne « de personnalité » (« vous voyez, je suis trop sympa et j’aime les caramels » et autres conneries débonnaires) pour se concentrer sur le fond. Lorsque, étant systématiquement sur le banc de touche, les électeurs s’apercevront que les joueurs qu’ils ont nommés sont incapables, alors, seulement, l’on pourra reconstruire. Certes, l’on sera certainement passé en 2e division entre temps.
Un pire pour un mieux, l’on ne construit pas un édifice durable en deux coups de cuiller à pot.

 

Il y a du boulot !

 

[1] Notons par exemple des tournures comme « privilégiés » pour parler de personnes démunies, de « profiteurs » pour une population entière de personnes bénéficiant d’aides, de « bouclier fiscal » qui laisse entendre une défense légitime, « identité nationale » dont le caractère oxymorique est presque amusant, « pragmatique » employé à contre-sens et dépecé de son aspect philosophique, etc. etc. Il y a de quoi faire ! Un dernier exemple qui hérisse toutes les fibres capillaires de mon petit corps reste tout de même « Realpolitik » qui ferait se retourner dans sa tombe le grand Bismarck !

[2] Exemple récent de la « Théorie du genre » qui est une connerie idéelle. On pourra revenir dans un autre article sur cette formulation, très critiquable.

[3] Parce que là, en effet, l’on se fourvoie violemment dans l’argumentum ad populum !!

[4] Si vous n’aimez pas la mythologie, tant pis pour vous. Dans tous les cas, MV précédemment nommé s’est installé comme une gangrène et tente désespérément de détruire l’édifice socialiste de l’intérieur…