Ethique, idéologie et art: les cas Roman Polanski et Lars Von Trier

 

L’affaire Weinstein a fait couler beaucoup d’encre, délier les langues et réveiller les consciences notamment dans le milieu du cinéma. Elle fera finalement couler la mienne, réveillera ma conscience et déliera mes réflexions sur l’art, l’éthique et l’idéologie.

En parallèle, deux cas:

-le cas Roman POLANSKI, réalisateur accusé et condamné pour viol sur mineure.

-le cas Lars VON TRIER, réalisateur admirateur d’art nazi (notamment de l’oeuvre d’Albert SPEER, architecte d’Hitler). Pour cela, il a été accusé d’antisémitisme et de promouvoir le nazisme (il a même été banni du festival de Cannes en 2011).

Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de refaire les polémiques ou l’histoire. La question est la suivante: peut-on défendre un pourri car il est un artiste? Ou, autre question: pouvons-nous défendre un génie artistique même s’il est issu d’un pourri?

Peut-on blâmer l’homme pour ses actes?

Oui. Clairement, oui. Si, et seulement s’il a reconnu ou a été condamné pour ses actes. C’est le cas de Roman POLANSKI. Actes condamnables doublés d’immoralité. Les accusations se multiplient depuis plusieurs années (mais ne sont pas condamnées à ce jour – seule une condamnation pour viol sur mineure en 1977 a été prononcée).

L’exemple VON TRIER est plus complexe. Le réalisateur danois n’a pas été condamné pour apologie du nazisme ou crime de guerre. Il s’est excusé pour ses propos. Le travail des journalistes a été proprement bâclé en 2011. Propos maladroits, déplacés, stupides peut-être. Antisémites et nazis, loin de là. Toutefois, son admiration pour l’esthétique nazie est réelle et réaffirmée. Le cas VON TRIER, c’est en fait une mise en abîme: un pourri qui admirerait un autre pourri, un salop qui admirerait un autre salop. Mais surtout un artiste qui admire un autre artiste.

Dans les deux cas, être artiste, un génie du cinéma, une star ne donne pas le droit à l’impunité, ni dans les actes, ni dans les mots.

 

Doit-on blâmer l’oeuvre d’un pourri ?

Etant militante de gauche, féministe évidemment, cette question me taraude. Est-ce qu’un pourri pourrit forcément son oeuvre, même brillante? Est-ce que l’éthique du créateur est forcément indissociable de son art? Est-ce l’idéologie de création qui sous-tend l’oeuvre qui prime sur l’oeuvre elle-même?

Le cas VON TRIER est particulièrement intéressant dans ce cas précis. Lars VON TRIER est un admirateur d’Albert SPEER, grand architecte du Reich nazi. Cette admiration a été mal interprétée. Elle n’est pas politique, ni idéologique mais bien artistique. VON TRIER déclarait: « Les gens voulaient m’entendre dire qu’Albert Speer n’était pas un grand artiste. Et cela, je ne peux pas. C’était un connard, responsable de la mort de beaucoup de gens, mais c’était aussi un artiste qui a eu une influence énorme sur sa postérité. Il faut tracer une ligne de démarcation –comme entre le sport et la politique »

Différencier art et éthique, art et idéologie comme sport et politique. Au final, différencier art et artiste. Prendre l’art dans ce qu’il a de plus brut, dans son unique esthétique comme Marcel DUCHAMP et son urinoir. Pour nous, c’est un urinoir. Notre déterminisme, notre regard autocentré nous pousse à y voir un simple urinoir, sans intérêt. Montrez-le à une tribu primitive: elle n’y verra qu’esthétique, formes arrondies et blanchâtres.

marcel_duchamp

Ne pas prendre l’art pour ce qu’il sous-tend, pour ce qu’il explique, pour ce qu’il propage. Prendre l’art à bras le corps, franchement, de façon purement esthétique.

On peut donc blâmer l’oeuvre d’un pourri. Mais c’est confondre art et artiste, esthétique et idéologie.

Peut-on admirer l’oeuvre d’un pourri?

Comme VON TRIER admire l’oeuvre de SPEER, pour des raisons purement esthétiques, je crois que l’on peut admirer l’oeuvre d’un pourri. En ayant bien conscience de la séparation permanente et de l’effort de l’esprit qu’il faudra exercer pour différencier l’oeuvre de l’artiste. Admirer l’oeuvre n’est pas acquiescer à l’idéologie.

Il est donc possible d’admirer l’oeuvre de Roman POLANSKI, tout en différenciant les films de l’homme, sans passer pour autant pour un affreux complice du patriarcat. A chaque fois que je regarde un de ses films, je culpabilise après. Parce que c’est certainement un putain de gros pourri. Et pourtant, je recommence, admire son travail, ses choix de musique, son amour pour le malsain, la folie, le complot, etc. J’aime son esthétique, sans valider ses choix personnels. C’est pourquoi empêcher la diffusion de ses films, de rétrospectives est une erreur. L’homme est coupable. Pas ses œuvres. C’est donc à l’homme qu’il faut s’attaquer et non à ses films. Empêcher la diffusion de ses films, c’est s’attaquer à l’art, à l’esthétique. C’est se tromper de combat, combat qui est, par ailleurs, absolument inutile. Camarades féministes, visez juste: visez l’homme!

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Merci Patron!, quand les petits gagnent contre les grands

[Attention, cet article comporte des spoilers et de nombreux mots « archaïques » pouvant faire penser que son auteur est un poil gauchiste sur les bords.]

Vous votez à gauche?

Vous en avez marre de la politique du gouvernement, trop libérale à votre goût?

Vous passez votre temps à raler contre ceux « qui s’en foutent pleins les poches »?

Et, qu’entends-je, vous n’avez pas vu le film « Merci Patron! »?

Mais, bon sang! Que faites-vous encore devant votre ordinateur au lieu de courir dans le cinéma le plus proche?

Hop hop hop, on se motive, on met son plus beau tee-shirt de la fête de l’Huma et on court au ciné retrouver nos camarades aux yeux cernés par des nuits entières à refaire le monde autour d’une bière bon marché.

Ensuite, tu profites (au bon sens du terme =) ), tu apprends, tu ris, tu t’indignes et tu LUTTES BORDAYL!

Tu l’auras compris, chez Sakharoz, on surkiffe Merci Patron! 

Pourquoi?

Au delà du fait que nous sommes de bons gauchistes, ce film est un appel à la mobilisation, à la réaction, à l’indignation.

Nous suivons l’histoire d’une famille modeste, trèèèèèès modeste, de Picardie. Accablée de dettes et d’emmerdes en tout genre, assommée par le chômage, la famille picarde se trouve à deux doigts de perdre sa maison. Comment en est-elle arrivée là? Suite au licenciement du couple de l’usine locale, dû à un changement de politique du président: Bernard Arnault, le plus belge de nos compatriotes, patron de LVMH.

Fakir entre alors en scène. Fakir, c’est un groupe de mecs et meufs bénévoles de gauche qui tiennent un journal indépendant et alternatif, « faché avec tout le monde. Ou presque ». Fakir, c’est la lutte contre le capitalisme, la misère, les inégalités et les injustices. Fakir, c’est la voix de ceux qui n’en ont pas forcément. Fakir, « pauvre » en arabe (فقير), c’est lutter comme on peut. Et Fakir agit et va tenter de récupérer un maximum de fric directement dans les poches de Bernard Arnault pour indemniser la famille picarde, en l’aidant à s’organiser (rédaction de lettres, expression orale, etc).

La Bande-Annonce ici ==>Merci Patron

Ce film révèle la violence des riches: violence du désintérêt de ceux-ci pour ceux qu’ils licencient, violence du jugement qu’ils ont sur les pauvres, violence de leurs stratégies élaborées pour eux, uniquement eux, et leurs poches bien pleines.

Une violence qui, pour un fois, ne reste pas sans réaction. Et c’est ça qu’on adore: Fakir, avec un Ruffin plein de malice, pousse Bernard Arnault à la faute. On se délecte, on se marre de voir la paranoïa du patron, de voir des puissants se faire avoir comme des débutants.

Fakir nous rappelle le pouvoir du collectif. Un porte flingue de Bernard Arnault, venu négocier avec la famille picarde pour qu’elle ferme sa gueule, dit que surtout il ne faudra pas parler de leur petit arrangement à l’extérieur. Car « il n’y a rien de pire que les minorités agissantes », comme Fakir.

On ressort du cinéma en se bidonnant de voir, pour une fois, les petits gagner contre les grands. On est un peu triste aussi de voir qu’il est si difficile de lutter contre ces grands et que la famille picarde restera une exception. Puis on se réveille enfin, on se mobilise et on agit, on s’encarte, on milite, on lutte. Et on se prend à rêver que, peut-être, on peut changer les choses.

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