Ethique, idéologie et art: les cas Roman Polanski et Lars Von Trier

 

L’affaire Weinstein a fait couler beaucoup d’encre, délier les langues et réveiller les consciences notamment dans le milieu du cinéma. Elle fera finalement couler la mienne, réveillera ma conscience et déliera mes réflexions sur l’art, l’éthique et l’idéologie.

En parallèle, deux cas:

-le cas Roman POLANSKI, réalisateur accusé et condamné pour viol sur mineure.

-le cas Lars VON TRIER, réalisateur admirateur d’art nazi (notamment de l’oeuvre d’Albert SPEER, architecte d’Hitler). Pour cela, il a été accusé d’antisémitisme et de promouvoir le nazisme (il a même été banni du festival de Cannes en 2011).

Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de refaire les polémiques ou l’histoire. La question est la suivante: peut-on défendre un pourri car il est un artiste? Ou, autre question: pouvons-nous défendre un génie artistique même s’il est issu d’un pourri?

Peut-on blâmer l’homme pour ses actes?

Oui. Clairement, oui. Si, et seulement s’il a reconnu ou a été condamné pour ses actes. C’est le cas de Roman POLANSKI. Actes condamnables doublés d’immoralité. Les accusations se multiplient depuis plusieurs années (mais ne sont pas condamnées à ce jour – seule une condamnation pour viol sur mineure en 1977 a été prononcée).

L’exemple VON TRIER est plus complexe. Le réalisateur danois n’a pas été condamné pour apologie du nazisme ou crime de guerre. Il s’est excusé pour ses propos. Le travail des journalistes a été proprement bâclé en 2011. Propos maladroits, déplacés, stupides peut-être. Antisémites et nazis, loin de là. Toutefois, son admiration pour l’esthétique nazie est réelle et réaffirmée. Le cas VON TRIER, c’est en fait une mise en abîme: un pourri qui admirerait un autre pourri, un salop qui admirerait un autre salop. Mais surtout un artiste qui admire un autre artiste.

Dans les deux cas, être artiste, un génie du cinéma, une star ne donne pas le droit à l’impunité, ni dans les actes, ni dans les mots.

 

Doit-on blâmer l’oeuvre d’un pourri ?

Etant militante de gauche, féministe évidemment, cette question me taraude. Est-ce qu’un pourri pourrit forcément son oeuvre, même brillante? Est-ce que l’éthique du créateur est forcément indissociable de son art? Est-ce l’idéologie de création qui sous-tend l’oeuvre qui prime sur l’oeuvre elle-même?

Le cas VON TRIER est particulièrement intéressant dans ce cas précis. Lars VON TRIER est un admirateur d’Albert SPEER, grand architecte du Reich nazi. Cette admiration a été mal interprétée. Elle n’est pas politique, ni idéologique mais bien artistique. VON TRIER déclarait: « Les gens voulaient m’entendre dire qu’Albert Speer n’était pas un grand artiste. Et cela, je ne peux pas. C’était un connard, responsable de la mort de beaucoup de gens, mais c’était aussi un artiste qui a eu une influence énorme sur sa postérité. Il faut tracer une ligne de démarcation –comme entre le sport et la politique »

Différencier art et éthique, art et idéologie comme sport et politique. Au final, différencier art et artiste. Prendre l’art dans ce qu’il a de plus brut, dans son unique esthétique comme Marcel DUCHAMP et son urinoir. Pour nous, c’est un urinoir. Notre déterminisme, notre regard autocentré nous pousse à y voir un simple urinoir, sans intérêt. Montrez-le à une tribu primitive: elle n’y verra qu’esthétique, formes arrondies et blanchâtres.

marcel_duchamp

Ne pas prendre l’art pour ce qu’il sous-tend, pour ce qu’il explique, pour ce qu’il propage. Prendre l’art à bras le corps, franchement, de façon purement esthétique.

On peut donc blâmer l’oeuvre d’un pourri. Mais c’est confondre art et artiste, esthétique et idéologie.

Peut-on admirer l’oeuvre d’un pourri?

Comme VON TRIER admire l’oeuvre de SPEER, pour des raisons purement esthétiques, je crois que l’on peut admirer l’oeuvre d’un pourri. En ayant bien conscience de la séparation permanente et de l’effort de l’esprit qu’il faudra exercer pour différencier l’oeuvre de l’artiste. Admirer l’oeuvre n’est pas acquiescer à l’idéologie.

Il est donc possible d’admirer l’oeuvre de Roman POLANSKI, tout en différenciant les films de l’homme, sans passer pour autant pour un affreux complice du patriarcat. A chaque fois que je regarde un de ses films, je culpabilise après. Parce que c’est certainement un putain de gros pourri. Et pourtant, je recommence, admire son travail, ses choix de musique, son amour pour le malsain, la folie, le complot, etc. J’aime son esthétique, sans valider ses choix personnels. C’est pourquoi empêcher la diffusion de ses films, de rétrospectives est une erreur. L’homme est coupable. Pas ses œuvres. C’est donc à l’homme qu’il faut s’attaquer et non à ses films. Empêcher la diffusion de ses films, c’est s’attaquer à l’art, à l’esthétique. C’est se tromper de combat, combat qui est, par ailleurs, absolument inutile. Camarades féministes, visez juste: visez l’homme!

Publicités

Merci Patron!, quand les petits gagnent contre les grands

[Attention, cet article comporte des spoilers et de nombreux mots « archaïques » pouvant faire penser que son auteur est un poil gauchiste sur les bords.]

Vous votez à gauche?

Vous en avez marre de la politique du gouvernement, trop libérale à votre goût?

Vous passez votre temps à raler contre ceux « qui s’en foutent pleins les poches »?

Et, qu’entends-je, vous n’avez pas vu le film « Merci Patron! »?

Mais, bon sang! Que faites-vous encore devant votre ordinateur au lieu de courir dans le cinéma le plus proche?

Hop hop hop, on se motive, on met son plus beau tee-shirt de la fête de l’Huma et on court au ciné retrouver nos camarades aux yeux cernés par des nuits entières à refaire le monde autour d’une bière bon marché.

Ensuite, tu profites (au bon sens du terme =) ), tu apprends, tu ris, tu t’indignes et tu LUTTES BORDAYL!

Tu l’auras compris, chez Sakharoz, on surkiffe Merci Patron! 

Pourquoi?

Au delà du fait que nous sommes de bons gauchistes, ce film est un appel à la mobilisation, à la réaction, à l’indignation.

Nous suivons l’histoire d’une famille modeste, trèèèèèès modeste, de Picardie. Accablée de dettes et d’emmerdes en tout genre, assommée par le chômage, la famille picarde se trouve à deux doigts de perdre sa maison. Comment en est-elle arrivée là? Suite au licenciement du couple de l’usine locale, dû à un changement de politique du président: Bernard Arnault, le plus belge de nos compatriotes, patron de LVMH.

Fakir entre alors en scène. Fakir, c’est un groupe de mecs et meufs bénévoles de gauche qui tiennent un journal indépendant et alternatif, « faché avec tout le monde. Ou presque ». Fakir, c’est la lutte contre le capitalisme, la misère, les inégalités et les injustices. Fakir, c’est la voix de ceux qui n’en ont pas forcément. Fakir, « pauvre » en arabe (فقير), c’est lutter comme on peut. Et Fakir agit et va tenter de récupérer un maximum de fric directement dans les poches de Bernard Arnault pour indemniser la famille picarde, en l’aidant à s’organiser (rédaction de lettres, expression orale, etc).

La Bande-Annonce ici ==>Merci Patron

Ce film révèle la violence des riches: violence du désintérêt de ceux-ci pour ceux qu’ils licencient, violence du jugement qu’ils ont sur les pauvres, violence de leurs stratégies élaborées pour eux, uniquement eux, et leurs poches bien pleines.

Une violence qui, pour un fois, ne reste pas sans réaction. Et c’est ça qu’on adore: Fakir, avec un Ruffin plein de malice, pousse Bernard Arnault à la faute. On se délecte, on se marre de voir la paranoïa du patron, de voir des puissants se faire avoir comme des débutants.

Fakir nous rappelle le pouvoir du collectif. Un porte flingue de Bernard Arnault, venu négocier avec la famille picarde pour qu’elle ferme sa gueule, dit que surtout il ne faudra pas parler de leur petit arrangement à l’extérieur. Car « il n’y a rien de pire que les minorités agissantes », comme Fakir.

On ressort du cinéma en se bidonnant de voir, pour une fois, les petits gagner contre les grands. On est un peu triste aussi de voir qu’il est si difficile de lutter contre ces grands et que la famille picarde restera une exception. Puis on se réveille enfin, on se mobilise et on agit, on s’encarte, on milite, on lutte. Et on se prend à rêver que, peut-être, on peut changer les choses.

Affiche_merci-patron_lardonsA4.jpg

Lille: Vous ne devinerez jamais ce qu’a trouvé ce cambrioleur!

Bonjour à toi lecteur!

Désolée de te décevoir si vite, mais tu ne suivras point les aventures (certes passionnantes) de « Jojo le voleur au grand cœur » sur cette page. Non, point de tout cela. Tu fais parti malgré toi d’une petite expérience sur laquelle je m’interroge depuis un certain temps maintenant. Combien de personnes vont cliquer sur cette page de blog en voyant le titre de cet article ? Et surtout pourquoi ? Mais POURKOUWA cher lecteur as-tu cliqué sur cet article, au titre à la fois insignifiant, amusant, totalement aberrant et à la photo trouvée dans Google Images ?

Tu m’interroges, lecteur. D’où te vient cet attrait quasi irrésistible pour les faits divers, pour ces « chiens écrasés » qui ont envahi nos journaux écrits et télévisés ? Pourquoi décides-tu volontairement de remplir ton cerveau de ce genre d’informations insignifiantes ? Tu me donnes du fil à retordre, lecteur, en provoquant toutes ces interrogations malgré toi. Alors, interrogeons-nous sur ton comportement et essayons de comprendre ton attrait viscéral pour les faits divers et ses conséquences.

I- Tentative de définition du fait divers:

Il n’est pas aisé de définir le fait divers. Au sens premier, le plus simple, il qualifie un fait inclassable dans les rubriques « classiques » de nos journaux (économie, politique, sciences, culture, etc). Mais c’est surtout sa « non-portée » qui le qualifie comme « divers ». Dans « Structure du fait divers » (in Essais Critiques, 1964), Roland Barthes approfondit cette définition: « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. » Dès lors, l’assassinat politique renvoie à un contexte implicite, à une échelle qui dépasse l’événement en lui-même :
« (…) dans le premier (l’assassinat politique), l’événement (le meurtre) renvoie nécessairement à une situation extensive qui existe en dehors de lui, avant lui et autour de lui : la « politique »; l’information ne peut ici se comprendre immédiatement, elle ne peut être définie qu’à proportion d’une connaissance extérieure à l’événement, qui est la connaissance politique, si confuse soit-elle; en somme, l’assassinat échappe au fait divers chaque fois qu’il est exogène, venu d’un monde déjà connu; on peut dire alors qu’il n’a pas de structure propre, suffisante, car il n’est jamais que le terme manifeste d’une structure implicite qui lui préexiste (…); littérairement ce sont des fragments de romans, dans la mesure où tout roman est lui-même un long savoir dont l’événement qui s’y produit n’est jamais qu’une simple variable. L’assassinat politique est donc toujours, par définition, une information partielle (…)« 

Ceci n'est pas un fait divers.

Ceci n’est pas un fait divers. (C’est l’Assassinat de Marat… pour les profanes).


Le fait divers, quant à lui, ne renvoie pas à un tout mais constitue lui-même le tout : « (…) 
le fait divers, au contraire, est une information totale, ou plus exactement, immanente ; il contient en soi tout son savoir : point besoin de connaître rien du monde pour consommer un fait divers; il ne renvoie formellement à rien d’autre qu’à lui-même; bien sûr, son contenu n’est pas étranger au monde : désastres, meurtres, enlèvements, agressions, accidents, vols, bizarreries, tout cela renvoie à l’homme, à son histoire, à son aliénation, à ses fantasmes, à ses rêves, à ses peurs (…); au niveau de la lecture, tout est donné dans un fait divers ; ses circonstances, ses causes, son passé, son issue; sans durée et sans contexte, il constitue un être immédiat, total, qui ne renvoie, du moins formellement, à rien d’implicite ; c’est en cela qu’il s’apparente à la nouvelle et au conte, et non plus au roman. C’est son immanence qui définit le fait divers. » Le fait divers se consomme donc pour lui-même ou s’inscrit parfois dans une mémoire à court terme. Il n’est pas un épisode, mais un tout, un récit immédiat.

Le fait divers, comme nous le décrit Roland Barthes dans le même article, se définit aussi par le lien de causalité qui le compose « (…) un délit et son mobile, un accident et sa circonstance, et il y a bien entendu, de ce point de vue, des stéréotypes puissants : drame passionnel, crime d’argent, etc. » Cette causalité peut être « troublée » par :
-d’un côté les « prodiges » (où la cause est inconnue). Par exemple: le phénomène des OVNI ;
-d’un autre côté les « crimes » (où la cause est différée, connue après la tenue d’une enquête, par exemple).
Cette cause peut être surprenante (c’est le phénomène du « on-ne-s’attendait-pas-à-ça! »). Par exemple: « une femme blesse d’un coup de couteau son amant : crime passionnel? non, ils ne s’entendaient pas en politique ». A cela peut s’ajouter le théorème « petites causes, grands effets ». Vous savez, c’est le TGV qui se prend un cerf entre Lyon et Paris et qui retarde tout le trafic de 3h…. Un grand classique !
La disproportion attire, tout comme le phénomène de hasard (« il retrouve son vélo sur le Bon Coin »), de coïncidence, de répétition (« Une bijouterie cambriolait trois fois en une semaine »). Le curieux attire également (vous savez, l’histoire de Serge le lama qui a pris le métro…) tout comme le comble (« un policier tue sa femme »).

En bref, le fait divers nous dit tout de lui dès sa première lecture. Il est le résultat d’un lien de causalité connue ou mystérieux, surprenant, drôle ou inquiétant.

II-Le fait divers aujourd’hui :

« En juin 2013, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) révélait dans son « baromètre thématique des JT » qu’entre 2003 et 2013 le nombre de sujets consacrés chaque année aux faits divers dans les journaux télévisés des grandes chaînes généralistes avait connu une augmentation de 73 %. Alors qu’ils représentaient 3,6 % de l’offre globale d’information (1191 sujets) en 2003, les faits divers « pèsent » aujourd’hui 6,1 % de cette offre (2062 sujets). Ce qui signifie plus concrètement qu’en moyenne, le nombre de faits divers traités chaque jour dans les JT, toutes chaînes confondues, est passé de 3 à 5. » (« Flambée de faits divers dans les JT depuis dix ans », Blaise MAGNIN et Henri MALER pour Acrimed, 14/10/2013)
Impressionnant constat. Et celui-ci ne parle pas des dizaines d’émissions de télévision exclusivement consacré aux faits divers du genre « Faites entrer l’accusé », « Crimes », « Enquête Exclusive », etc. La presse écrite n’est pas épargnée, tout comme la radio. Les pages consacrées aux faits divers augmentent (je paye une bière à celui qui me trouve une « véritable » information dans le Nord Eclair!) et les JT radios souffrent du même symptôme que celui de la télé. Mais pourquoi regardons/lisons/écoutons – nous ce genre « d’informations » ? Explications.

III-Pourquoi sommes-nous attirés par les faits divers ?

Croyez-le ou non, mais Madmoizelle a consacré un très bon article à ce sujet. Le fait divers attire pour six raisons : la proximité géographique et temporelle, la rareté de l’événement, le fait communautaire, le côté affectif (choquant ou émouvant de l’événement) et le taux de notoriété. (voir graphique, juste là. Oui là, juste dessous).

fait divers

Ces six facteurs constituent la clé de l’attraction du quidam pour le fait divers. Et sont donc des éléments majeurs à connaitre pour tout journaliste en mal d’audimat.

IV La dérive du journalisme :

Et c’est là que surgit le mal. Toujours d’après Acrimed et l’article cité précédemment, « les faits divers demeurent très en retrait par rapport aux sujets de société, à l’information internationale, ou aux rubriques politique et économie. Ce qui est en cause, ce sont donc la place qui leur est donnée, l’importance qui leur est accordée et leur mode de traitement. » Ouvertement, le travail journalistique est (et doit) être remis en cause. Les six facteurs d’attraction ne servent en rien ici la diffusion de l’information mais bien un intérêt: celui de la chaîne télé/radio/presse et plus largement des ressources budgétaires. « Le fait divers est une aubaine pour les fabricants de consensus. Ils fédère les audiences, fait grimper l’audimat, garantit par conséquent l’ampleur des ressources publicitaires. » (Télévision : Exhiber cette émotion qui nous submerge (En direct de TF1) », Acrimed, août 2002).
La recherche du « buzz » est désormais au centre du travail de certains journalistes afin d’accroître leurs audiences.

Non, pas ce buzz là!

Non, pas ce buzz là!

« La recherche du spectaculaire, l’hyper-rapidité du traitement de l’information, l’absence corollaire d’investigations, la concurrence et la compétition acharnées entre médias » abaisse le travail journalistique au niveau du caniveau. « Les journalistes n’ont pas le temps et se précipitent sur ce qui va vite » (Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS, directeur du Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales -CESDIP). Ils ne s’intéressent pas à la banalité mais seulement à ce qui sort de l’ordinaire, aux yeux de notre société à l’instant I. Ils s’accrochent notamment aux tabous dont le premier d’entre eux est la pédophilie.
Face à cela, on assiste à une course médiatique, notamment dans la presse et la télévision. Les chaînes et les JT se font une guerre sans merci pour l’audimat qui passent par une course aux faits divers, aux buzz, parfois au trash ou au morbide. « Ce quasi doublement depuis dix ans du nombre de faits divers traités dans les JT est un révélateur de la féroce concurrence que se livrent les chaînes pour l’audimat. La baisse des recettes publicitaires avec la crise économique, la multiplication des chaînes d’information en continu et des canaux d’information sur internet qui rendent les JT moins incontournables, la floraison des chaînes gratuites sur la TNT qui, tout en morcelant l’audience, en captent une part de moins en moins négligeable : tout concourt à accroître la pression concurrentielle sur les producteurs des journaux télévisés. ». (« Flambée de faits divers dans les JT depuis dix ans »). Nous assistons à une « fait-diversification » de l’information à visée purement économique. Les informations internationales, économiques sont vus comme rébarbatives, repoussantes pour le spectateur (oui, chiantes en un mot) contrairement au fait divers, addictif et captant l’attention. Pour rendre intéressant un fait divers, leur traitement est différent de celui d’une information classique : superficiel ou/et sensationnaliste pour parvenir à créer le buzz tant attendu.

Par quoi cela se manifeste-t-il ? Par des images choquantes (la plupart du temps inutiles) prenant le pas sur le texte ou le fond, par une sur-production de pathos bien dégoulinant et surtout par un remplissage de vide avec du rien (vous savez, c’est le fameux journaliste qui annonce toutes les dix minutes que « nous n’avons pas plus d’informations pour le moment »). Et c’est ici que le vice se révèle : les journalistes et médias, consciemment, remplissent nos cerveaux de rien, de vide, nous faisant perdre du temps et nous détournant d’informations bien plus capitales. C’est ce que Bourdieu expliquait: « (…) en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » (Sur la télévision, 1996). Là en est fini l’éthique du journalisme. Que ce soit le pauvre pigiste qui galère dans la PQR ou le présentateur de BFM, les journalistes ont une responsabilité immense dans la société. Ils participent à la création d’un cercle vicieux: le spectateur aime le fait divers, on lui en sert à la pelle, il devient de plus en plus accro, alors on en diffuse encore plus, etc. De par le fait qu’ils choisissent de présenter ou de par la hiérarchisation des sujets, ils détournent sciemment l’esprit des pauvres gens que nous sommes vers le futile, l’inutile et le vide. Et l’impact sociétal et politique en est dramatique.

V-De la naissance de la peur

Combien de fois a-t-on entendu tonton dire que « tout par en vrille, c’est de pire en pire », mamie dire « mais regarde à la télévision, ces jeunes, c’est effrayant ! », papi dire que « C’est fou, il y a de plus en plus de pédophiles et de criminels » et j’en passe. Le fait divers, utilisait dans tous les sens par les journalistes, véhiculent un idée de notre époque, de l’homme, d’une société décadente et violente. « Les faits divers criminels expriment les peurs sociales. Ces dernières sont évidemment « les jeunes », victimes d’une sorte de racisme générationnel, et surtout ceux venus plus ou moins d’ailleurs » (Laurent Mucchielli). Le fait divers, s’ils révèlent des inquiétudes, peut aussi les déformer, voire les créer.
Les téléspectateurs/auditeurs/lecteurs, tenus loin des faits importants, se focalisent alors sur ce miroir déformant de notre société. De là, naît la peur. Et de là surgit la récupération politique. Et de là émerge l’extrémisme. L’insécurité, thème favoris des faits divers, est mise au premier plan. Le zapping de Canal + sur 2002 est particulièrement révélateur. A 4’05, nous suivons l’interview d’une femme, apparemment issue de milieu rural et ayant voté FN :

« Ici dans le village, il y a des problèmes ?
– Non, y’a pas de problèmes. Y’a jamais rien eu. Mais c’est pas à Enencourt [en Picardie, ndlr], c’est partout.
– Alors qu’est ce qu’il y a partout, c’est le sentiment de quoi ?
– Bin oui, bin, tout ce qu’on voit à la télé ! Les gens qui sont agressés !« 

Atrocité de cette dernière phrase. Atroce car elle révèle d’un seul coup tout le problème de la fait-diversification de l’information, de son omniprésence, de son traitement, de sa thématique récurrente sur l’insécurité et de la responsabilité du journaliste. En une phrase, tout nous pète au visage.
Et rassurez-vous, rien n’a changé depuis 2002 sur la question du traitement du fait divers lié à l’insécurité. « L’accumulation de faits divers à sens unique sur les actes de délinquance, rassemblés dans la catégorie journalistique d’« insécurité » est plus problématique encore. Les « atteintes aux personnes » d’une part, le « vandalisme » et les « bagarres collectives » (…) d’autre part, représentaient ainsi en 2012 plus de 60 % de l’ensemble des faits divers traités dans les JT ; soit en moyenne près de trois sujets par jour relatant agressions, meurtres, enlèvements, viols, etc. » (Flambée de faits divers dans les JT depuis 10 ans, Acrimed).

857360673

Et la victime est toute trouvée: le jeune, l’étranger, l’inconnu. « La récurrence de ces sujets, leur cadrage a priori sur le sort des victimes et la désignation plus ou moins explicite et systématique de catégories de coupables (les bandes de jeunes des cités HLM) concourent à une construction médiatique du problème de l’insécurité dont les implications sont d’une autre importance que la seule question de la hiérarchie ou de la qualité de l’information… Ces faits divers, loin de « faire diversion », quittent ainsi régulièrement cette rubrique pour s’inviter au cœur de l’actualité et du débat public où ils sont l’objet des pires instrumentalisations politiques. » Le fait divers peut-il avoir alors un rôle sociétal ?

VI-Voyeurisme et futilité ou rôle sociétal ?

A mon sens, le rôle sociétal du fait divers n’existe pas. Si un fait détient ce rôle, par définition, ce n’est plus un fait divers mais une information. Une information d’intérêt sociétal. L’insécurité ne devrait pas être traitée qu’à l’aube du fait divers mais à travers des informations: sur la pauvreté, le chômage, l’intégration, l’émancipation, etc. Bref, sur les causes de l’insécurité et pas toujours sur ses conséquences. Replacée dans son contexte, cela mettrait en lumière des vrais problèmes sociaux et permettrait d’éviter toute instrumentalisation politique. Cela éviterait de croire en une quelconque décadence de notre société ou de notre jeunesse comme le dit très bien Laurent Mucchielli : « Certains sujets comme le crime occasionnent beaucoup plus que cela. Loin de passer pour un accident de la vie quotidienne, l’érection du fait divers criminel en priorité de l’information le transforme en un fait de société. Il est promu au rang de symptôme des dérèglements de la vie sociale. Et lorsqu’il rencontre une ambiance générale de morosité et d’inquiétude sur l’avenir, il devient le révélateur d’une décadence. Ainsi le fait divers criminel n’occasionne pas simplement un discours sur la violence qui est insupportable, mais aussi sur la violence qui augmente, qui rajeunit… Ce qui pourtant est tout aussi faux que l’idée selon laquelle les avions risqueraient de plus en plus de s’écraser. »
Par conséquent, le fait divers est forcément trompeur, déformant, secondaire. Il ne renvoie pas à une réalité globale, rationnelle, démontrée. Il n’est qu’un cas, une exception et ne révèle en rien les maux de notre société.

L’addiction grandissante pour le fait divers est, par ailleurs, inquiétante. La multiplication des émissions qui y sont consacrées, avec des sujets plus glauques les uns que les autres, alimentent la peur, le voyeurisme et l’addiction au trash. Car oui, plus c’est trash, plus les gens regardent. Vous savez, c’est ce bon vieux « Faites entrer l’accusé » du dimanche soir qui nous fait bien flipper avant de dormir !

"toudoum toudoum, toudoum toudoum..." (c'est le son du piano qui fait peur!)

« toudoum toudoum, toudoum toudoum… » (c’est le son du piano qui fait peur).

C’est cool, raconté comme un polar, ça fait peur, c’est mis en scène. Et c’est réel.  Mais ce n’est pas parce que ce genre d’émissions augmentent que les faits violents ou trashs augmentent eux aussi. Ces émissions marquent, rendent addicts car elles parlent de faits atroces, horribles et font sans cesse appel à l’émotion dans le domaine de la justice notamment (qui doit en être dépourvu pour rendre un jugement le plus juste possible). Prenons l’exemple de la pédophilie. Comme nous l’explique à nouveau Laurent Mucchielli, « le pédophile est devenu le monstre absolu parce que la violence sexuelle faite aux enfants est devenue le tabou suprême. Nous «sur-réagissons» aux crimes parce qu’ils nous sont de plus en plus odieux, et non pas parce qu’ils seraient plus nombreux. » Idem pour le viol : « (…) des dépêches d’agence signalent des procès pour viols collectifs depuis de nombreuses années. Mais, avant 2001, ces dépêches ne suscitent pas l’intérêt de la presse. Elles ne produisent pas de sens : ce sont des faits divers.« Inversement, à partir de là, les journalistes vont se précipiter dans les cours d’assises pour « couvrir » les procès pour viols collectifs. Désormais, ce sont des faits de société, c’est-à-dire qu’ils deviennent des symboles de quelque chose de plus général : le « mal des banlieues », la « crise de l’intégration », la jeunesse « de plus en plus violente », « qui n’a plus aucune valeur » » (Le viol dans les médias : un fait divers,  par Audrey GUILLER et Nolwenn WEILER, Acrimed, 21/11/2011). Les journalistes transforment en fait de société ce qui n’en est pas. Encore une fois, c’est bien le traitement de l’information qui est coupable: coupable de rendre le spectateur voyeur, coupable de donner de l’importance à ce qui n’en a pas, coupable de faire penser à la population que notre époque est pourrie.

VII-Faits divers et lutte des classes :

YOLO

YOLO

Si remettre en cause l’importance du fait divers dans nos médias remet en cause le journaliste, est-ce que cela ne remet pas aussi en cause le spectateur lui-même ? Loin de penser que tout ceux qui regardent « Faites Entrer l’Accusé » sont des pervers, n’y-t-il pas tout de même une inégalité de classe face au fait divers ?
Pour faire simple, divisons le monde en deux: les élites riches et cultivées et la populace pauvre. Les journalistes, proches des élites politiques et économiques, traitent un fait divers qui se passe chez les pauvres et qui touchent les pauvres (pour et par les pauvres en quelque sorte). « Considérés comme s’appuyant exclusivement sur un registre émotionnel et suspectés de répondre aux pulsions morbides d’une « populace incivilisée », les faits divers sont très souvent dénoncés comme un genre inférieur, illégitime. L’accent mis sur le sang et le sexe, le drame et le crime détournerait en outre l’attention des récepteurs des « informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques » (P. Bourdieu, Sur la télévision, 1996). » Les riches ne se mouillent pas dans l’affaire. Ils tentent de s’en tenir éloignés… Sauf que… sauf que parfois c’est eux qui sont en première page des faits divers. En parlant de l’affaire DSK, par exemple, nombres de sociologues dénoncent le comportement des journalistes : « Cette incrédulité affichée par bon nombre d’éditorialistes ne choque pas les sociologues, qui expliquent comment les journalistes n’ont jamais intégré que des viols se produisaient aussi dans les milieux sociaux favorisés. Habitués à traiter d’affaires d’assises, où sont condamnés, (…) , une majorité de pauvres. « Le monde politique et médiatique parisien est composé de classes supérieures qui n’entendent que ce qui ne vient pas les déranger,énonce Laurent Mucchielli. Souvent, quand ils s’expriment sur le viol, c’est l’élite dirigeante qui s’inquiète de l’état dépravé des mœurs des pauvres. Tout cela pour ne pas voir ce qui se passe dans leur rue. » En plus d’être futile, abrutissant, déformant, le fait divers est, en plus, élitiste. Ils protègent les hautes sphères de toute prise de conscience de par un détournement des cerveaux de la masse. Pierre Bourdieu décrit « des « faits omnibus », c’est-à-dire « des faits pour tout le monde ». Ce sont, du moins pour nombre d’entre eux, des faits « qui ne divisent pas, qui font le consensus ». Comment, en effet, les publics pourraient-ils se partager entre les « pour » et les « contre », face à un grave accident ferroviaire (comme celui de Brétigny en cet été 2013), un braquage de banque (surtout s’il est filmé en vidéo…) ou le meurtre d’une enfant (comme la petite Fiona) ? À ce titre au moins, « les faits divers sont aussi des faits qui font diversion « , ils évitent de les « normaliser » et accentuent la pensée que leur classe est impénétrable.

Mais d’un autre côté, n’est-ce pas un peu bobo de critiquer les faits divers en permanence, ces faits  qui font justement consensus ? N’existerait-il pas un peu de mépris social dans cette critique ? Comme l’écrit très bien Acrimed, « Encore faudrait-il qu’au mépris social latent des fournisseurs en gros de faits divers qui font diversion, ne réponde pas le mépris social dont une prétendue avant-garde cultivée et politisée accable les publics populaires de la télévision. De la part de ces téléspectateurs, les faits divers font l’objet d’interprétations qui excèdent largement le voyeurisme et le divertissement morbide que des commentaires pétris d’ethnocentrisme et d’arrogance de classe dénoncent sans comprendre.« 

Après tout, mes critiques ne sont-elles pas celle d’une gamine qui a une tête qui ne passe plus les portes ? Peut-être. Mais je persiste et signe: les faits divers sont nocifs pour ceux qui en parlent et pour ceux qui les regardent. Ils sont un des enjeux de la lutte des classes entre les élites qui produisent l’information et les pauvres qui la regardent, entre les élites et leurs lobbies qui abrutissent ceux d’en bas (un conseil : voir le documentaire les « Nouveaux Chiens de Garde » si vous avez des doutes sur cette affirmation).
Quoi faire alors ? Redresser vers le haut la formation de journaliste, leur rappeler leurs responsabilités et toujours se battre pour l’émancipation des esprits. C’est bobo, c’est gaucho, et je m’en fous.

Le 8 mars ou l’insoutenable légèreté du beauf

Il y a deux jours (soit le 8 mars 2015) – toi lecteur éclairé tu le sais bien – avait lieu la journée internationale DES DROITS des femmes. Pas « la journée de la femme », pas « la fête de la femme » (expression utilisée par mon fleuriste capitaliste pour vendre ses roses au double de leur prix habituel), non. Mais bien la journée DES DROITS des femmes qui vise d’abord à se souvenir des (nombreux) combats menés par les femmes: acquisition du droit de vote, accès à l’emploi, libertés diverses, etc. Et, ensuite, à se rappeler des (nombreux) combats à mener, encore, pour l’égalité: lutte contre le harcèlement de rue, contre les violences sexistes, contre les inégalités salariales, pour la parité partout, etc.

VNCnq3n9cBgNLI0fsZNoqAaxD9I

NB: Ce genre d’image ME PIQUE LES YEUX (fleurs + pathos + « journée de la femme » = aveuglement temporaire) ! MERCI DE NE PAS EN ABUSER SUR LES RESEAUX SOCIAUX le jour du 8 mars.

Mais, pourtant, cette journée reste l’une des pires à vivre en tant que femme, la fête étant gâchée trop souvent par quelques gros beaufs à l’humour suspect. Car cette journée est aussi celle des blagues sexistes – style « Ne rangez pas les filles, vous le ferez demain! Mouarf mouarf mouarf » – parfois vaseuses voire carrément gênantes sous prétexte de « déconnade ».

Je regrette que cette journée perde de son sens et devienne le jour de la libération des propos machistes (oui, même si ça paraît drôle pour quelques uns). Prétextant la « blague », l’insoutenable légèreté du beauf nous fait crouler, nous femmes, sous la pesanteur de propos machistes toute une journée.

Rabat-joie sans humour? Peut-être.
Féministe atterrée. Certainement.

« Si j’étais chômeur…. » Réponse à Emmanuel Macron

« Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord » Emmanuel Macron, Ministre de l’Economie.

Emmanuel,

Si j’étais ministre de l’Economie, je ne stigmatiserais pas les chômeurs;
Si j’étais ministre de l’Economie, je ne dirais pas aux jeunes de rêver d’être milliardaires;
Si j’étais ministre de l’Economie, je n’encouragerais pas les pauvres à prendre le bus plutôt que le train;
Si j’étais ministre de l’Economie, je ne reviendrais pas sur des siècles de lutte sociale;
Si j’étais ministre de l’Economie Emmanuel, je tenterais de comprendre, de comprendre la détresse et l’abandon que ressentent les chômeurs, le désespoir des jeunes qui ne trouvent ni boulot ni motivation, le rejet ressenti par les plus vulnérables de notre société.

Si j’étais ministre de l’Economie…. Mais je ne le suis pas. Comme toi tu n’es pas chômeur. Je te tutoies, comme le ferait un camarade, malgré le fait que que tu n’ais apparemment plus ta carte dans notre Parti.
Emmanuel, j’en ai ras le bol. Parce que pour trouver du boulot aujourd’hui, il faut se battre. Et ne crois pas que le travail le dimanche va améliorer la situation des chômeurs. Ne crois pas que les chômeurs attendent « tout de l’autre ». De quel autre parles-tu? De Pôle Emploi qui ne trouve de boulot à personne? Des pistons éventuels dont seuls quelques-uns profitent? Et où est le crime de s’attendre à ce que l’on aide un peu les chômeurs à ne pas décrocher et à trouver un emploi aujourd’hui dans notre pays?

Emmanuel, les chômeurs n’attendent rien. Ils n’attendent pas. Ils se battent chaque jour pour manger à la fin du mois, quitte à faire des boulots sous qualifiés, mal payés et précaires. Ils se battent chaque jour pour ne pas baisser les bras face aux refus, au rejet, au ras le bol, à la colère parfois. Ils se battent face à une administration, souvent endormie, qui ne les aident aucunement. Ils se battent contre les préjugés pour qu’on ne les regardent plus comme des profiteurs, des assistés.

Ils se battent Emmanuel, sois en certain. Ils se battent seuls. Tes sous-entendus de chômeurs fainéants, qui attendent dans leur canapé que le temps passe, me deviennent insupportables. Toi qui te réclames de la gauche, faut-il t’inviter à remettre un pied dans la réalité et à vivre une semaine dans la peau d’un chercheur d’emploi?

Qu’il est insupportable de devoir rappeler des évidences à un camarade. Qu’il est insupportable de voir son gouvernement se tromper de camp…

[Ceci est un hors-série de « Pôle Emploi et toi »]
[PS: l’abus d’anaphores est dangereux pour votre style littéraire. Ne pas reproduire]

Les trafiquants de foi

Croire ou ne pas croire, où la tolérance s’arrête pour respecter la liberté. Telles sont les questions qui perturbent mes apéros entre amis ces derniers temps. En effet, se partageant entre des athées pratiquants, de fervents croyants, des déistes bobos et des jementapelecoquillardistes, tout ce petit groupe constitue un joyeux bordel religieux.

Les événements de Charlie Hebdo ont provoqué diverses interrogations sur la limite religion/politique. Des hommes ou femmes, largement minoritaires, tuent au nom de la foi. Soi-disant. Car ils sont en réalité des trafiquants de foi. Ces personnes là ne croient en rien, ni en l’Homme, ni en Dieu, en rien. Ils ne sont pas croyants. Ils font de la politique. Et on les retrouve dans toutes les religions.

Que se soit les intégristes catholiques, les extrémistes juifs ou musulmans, tous ont fait de leur religion une idéologie et ont ainsi quitté le domaine de la foi, de la croyance.
Leur idéologie à tous repose sur des dogmes politiques, se déclinant en quasi programme politique:

– Tous défendent l’impérialisme en prétextant lutter eux-même contre un impérialisme dont il serait les victimes. Les islamistes luttent contre l’influence occidentale, les intégristes catholiques contre une société décadente, les uns contre des « impurs » ou encore d’autres contre des Palestiniens. Chacun veut agrandir un territoire, une aire d’influence, persuadé évidemment de détenir LA vérité.

Tous prônent l’inégalité, l’injustice plutôt que de trahir leur vérité. Ne rien remettre en question, tel est leur slogan. Pour eux, la société est divisée. Pire, elle est hiérarchisée naturellement. Evidemment, les croyants de la religion en question sont au sommet de la pyramide. Les autres (LGBT, athées, femmes ayant avorté, femmes tout court, etc) sont au dernier échelon. Ils critiquent un système qui est selon eux contre nature, issu de la science et de la connaissance.

Tous prônent un autoritarisme certain. Les trafiquants de foi imposent leur opinion. Lorsqu’ils sont majoritaires ou puissants, ils instaurent des dictatures (je pense à Daesh, à l’Iran). S’ils sont minoritaires, ils se placent en victimes d’un système qui veut les éradiquer. Adorateurs d’une tradition, qui n’a pour la plupart du temps jamais existé, ils prônent et veulent imposer – quelque soit les moyens – leur opinion à la société.

Pour être plus influents, ces trafiquants de foi utilisent la propagande, moyen politique d’accession au pouvoir. Car toujours en se planquant derrière leur soi-disante foi, ils utilisent des moyens politiques pour arriver à des fins politiques: réseaux sociaux, tracts, vidéos, sites internet, manifestations ou démonstrations de force, rassemblements voire création de partis bien politiques, etc.

Tout cela dans un seul objectif: le pouvoir politique. Civitas ne manifeste pas pour convertir des profanes à la religion mais pour convaincre des personnes à militer pour une société rétrograde. Les islamistes ne recrutent pas pour amener des jeunes vers la croyance ou la connaissance du Coran mais pour devenir influents, plus nombreux, plus puissants. On ne mène pas de combats religieux lorsqu’on écrase un peuple volontairement, mais on veut accroître son territoire et asseoir son autorité. Les trafiquants luttent pour une puissance qui n’est que politique.

Ces trafiquants de foi ne sont pas des croyants. Et il ne faut pas un Bac+12 pour comprendre cela. Toutes les religions cherchent l’empathie, la compréhension de l’autre, la compassion, la tolérance, le partage. Certainement pas la haine, le pouvoir, la division de la société.

Mais, on me souffle dans l’oreillette, pourquoi prendre la religion comme outil politique? Parce que, simplement, la religion ne repose pas sur des bases rationnelles, ni raisonnables (stricto sensu). Il est donc facile de manipuler une personne, surtout dès le plus jeune âge, par le biais d’une superstition, d’un ordre supérieur établi et pour lequel le recours à la raison est inefficace, car hors d’atteinte. La religion permet de tout justifier, pour peu que l’on passe pour une autorité sérieuse en celle-ci (le sérieux n’étant déterminé que par les groupies qui vous suivront). La religion – la croyance, quelle qu’elle soit – est donc un biais facile pour dominer son prochain,en ayant recours à des forces surnaturelles.
La religion elle-même n’est en soit pas importante dans le raisonnement des trafiquants. Elle n’est qu’un biais, un outil facile à manipuler. Si la religion n’existait pas, ces trafiquants auraient utilisé un autre intermédiaire (le nationalisme pour justifier l’inégalité des cultures, des races, par exemple) pour assouvir leur soif de pouvoir et de domination.

Le véritable drame d’aujourd’hui, c’est que ces trafiquants de foi, ces extrémistes politiques ont gagné. Et leur victoire est éclatante. Leur victoire réside en l’assimilation.
Aujourd’hui, on ne peut plus dire que l’on est juif sans que l’on vous assimile à la politique menée par Israël.
Aujourd’hui, on ne peut plus dire que l’on est catholique sans que l’on vous assimile à des manifestants homophobes.
Aujourd’hui, on ne peut plus dire que l’on est musulman sans que l’on vous demande de vous excuser au nom de la communauté pour les actes commis par Daesh ou Boko Haram.
Une religion est assimilée toute entière à une pensée politique à cause de ces extrémistes.

Les faussaires sont en train de gagner dans la société. Ils nourrissent la haine, une haine politique, qui se transforme et se transformera en bulletin de vote d’extrême droite. Voter ainsi, c’est leur donner raison. C’est un cercle vicieux, très bien décrit par Robert Badinter, qui se met alors en place. Un cercle vicieux de haine, d’intolérance qui nous mènera dans le mur.

Ne laissons pas gagner les trafiquants de foi. Combattons les préjugés religieux. Agissons sur leur terrain: celui de la politique et non de la religion.

 

Merci à Laurent d’avoir élargi mes interrogations sur le lien religion/politique, sur le pourquoi de la religion comme outil. =)

« Commençons par le rêve »

Tribune constructive de la jeune génération pour un socialisme juste et efficace.

Par Faustine BALMELLE-DELAUZUN (Lille), Paul BONMARTIN (Paris), Pierre-Marie CHEVREUX (Lyon) et Laurent MATHEY (Français à l’étranger, Japon).


 

NOTRE VISION DU SOCIALISME: L’UNITÉ ET NOS VALEURS PRÉSERVÉES

Nous sommes socialistes, tou.te.s engagé.e.s depuis de nombreuses années au sein du PS. Nous avons soutenu Ségolène Royal, Arnaud Montebourg, François Hollande ou Martine Aubry aux primaires de 2011. Nous avons tou.te.s mené campagne en 2012 afin de participer à la victoire de la gauche et de François Hollande.

Nous n’avons pas peur de le dire: être socialiste aujourd’hui, c’est être dans la lignée de Jean Jaurès, de Léon Blum, de François Mitterrand et de Lionel Jospin, c’est être ancré.e dans le présent sans oublier notre histoire, c’est – à travers la gauche – dialoguer avec toute la société pour la mettre en mouvement.

Cette tribune, intitulée «Commençons par le rêve» fait écho au discours du Bourget de François Hollande, alors candidat, qui nous promettait ce qui allait être pour nous un véritable changement, aussi bien social qu’humain, aussi bien individuel que collectif. Cette idée est celle qui a sous-tendu notre discours depuis lors.

Nous nous sommes battus pour que la gauche l’emporte en 2012, après 10 ans de droite, de casse sociale, de division des Français. Nous avions besoin de la gauche. Nous ne regrettons pas notre engagement car il était impensable de subir à nouveau un gouvernement d’une avidité, d’une hypocrisie et d’un manque d’éthique aussi flagrants que ceux qui caractérisaient le pouvoir sarkoziste.

Nous avons soutenu pleinement les 60 engagements proposés par le candidat François Hollande. Investi.e.s de ces idées, nous réclamons aujourd’hui un changement de cap politique au gouvernement car il n’existe pas qu’une seule politique possible. Conscient.e.s que le contexte,budgétaire notamment, est plus contraint que ce que nous pensions avant la victoire, nous ne nous résignons pas pour autant à appliquer des solutions que nous combattions et qui ont administré la preuve de leur inefficacité et de leur injustice. L’Histoire nous l’a prouvé, le tristement célèbre «TINA» (There is no alternative) de Margaret Thatcher est une aberration sans nom.

Nous souhaitons dire haut et fort que nous ne nous résignons pas à tomber dans la morosité qui est dans l’air du temps, ni à être dans le «Hollande bashing», ni à adopter un présidentialisme daté. Nous avons toujours pensé qu’une politique socialiste du XXIeme siècle s’appuie sur quatre piliers: une société solidaire comme horizon, la justice sociale comme boussole, une remise à plat du système fiscal actuel et le redressement de l’économie comme moyens.

LA GAUCHE AVANCE DEPUIS 2012

Tout d’abord, nous félicitons pleinement un certain nombre de réformes positives et progressistes. Exemple en est de l’éducation, inséparable d’une véritable politique de gauche visant à défaire les inégalités entre citoyens dès le plus jeune âge. Le gouvernement a donné à la République une formation pour ses professeurs et plus de moyens. La réforme des rythmes scolaires permet de respecter le rythme de l’enfant et de l’ouvrir à la culture, aux langues, au sport et à d’autant de moyens d’émancipation possibles.

Nous constatons les mêmes efforts dans les politiques de sécurité et de justice avec, notamment, la loi dite «Loi Taubira» permettant une réinsertion active du condamné dans la société.

Le gouvernement a donné aux travailleurs la possibilité de bénéficier d’un compte pénibilité, il a également sauvé des milliers d’entreprises avec la mise en place des Commissaires du Redressement Productif permettant de sauver 85% des emplois menacés.

Sur le compte pénibilité, nous devons rester inflexible face au chantage scandaleux du MEDEF qui ne souhaite pas le dialogue social mais l’imposition de son opinion partisane et néolibérale.

Le gouvernement a également réaffirmé son attachement à l’égalité, sans distinction de sexe, de genre ou d’orientation, en instaurant le mariage et l’adoption pour tous.

Nous sommes fiers/fières de la politique menée en matière de santé, d’égalité femmes-hommes et de transition énergétique. Nous avons adopté les lois les plus ambitieuses jamais édictées dans ces deux derniers domaines.

La France a retrouvé, enfin, sa place sur la scène internationale au Mali, en Centrafrique, en Irak où nous soutenons la lutte contre l’obscurantisme barbare, remettant ainsi au cœur de la politique française l’universalisme du triptyque républicain: Liberté, Égalité, Fraternité.

UNE CRITIQUE CONSTRUCTIVE ET NÉCESSAIRE A MI-MANDAT

Nous ne pouvons que le constater: à mi-mandat, tous les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. Le chômage continue d’augmenter, les jeunes sont toujours touché.e.s de plein fouet par la précarité, la misère sociale et environnementale continue de toucher un grand nombre de nos concitoyens, la croissance ne revient pas et les logiciels de politique économique sont dépassés.

En effet, le gouvernement utilise des outils mal ciblés comme le CICE. S’il n’est pas un mauvais dispositif en soi, il mériterait d’être davantage positionné sur les PME et les entreprises innovantes soumises à la concurrence internationale. Peu lisible et peu clair, ce dispositif a suscité de vives critiques dès sa mise en application.

Nous exigeons avec force que des contreparties soient négociées et imposées au patronat en échange du CICE et du pacte de responsabilité. Les entreprises qui ne maintiennent ou ne créent pas d’emplois, celles qui n’investissent pas ne devraient pas recevoir gratuitement le soutien de la Nation. De même un des engagements majeurs de 2012, la grande réforme fiscale n’a toujours pas été mis en oeuvre, malgré les annonces et les promesses de campagne, au nom d’un soi-disant  «pragmatisme». Loin d’être irresponsable, cette réforme est soutenue par un économiste aussi sérieux que Thomas Piketty. Elle est juste, efficace, donc nécessaire pour dégager des marges de manœuvres politiques. Nous sommes passés à côté d’un choc positif économique et fiscal. «La religion de la croissance» est aujourd’hui une croyance hasardeuse sinon dangereuse.

Nous réaffirmons que seul un nouveau logiciel social-écologiste correspond à la réalité nouvelle des cycles de croissance et à celles des ressources naturelles. Nous constatons que la récente Loi de Transition Énergétique pour la croissance verte semble aller résolument dans le bon sens.

DES PROPOSITIONS: POUR UN SOCIALISME QUI RETROUVE LE CHEMIN DE
L’AVENIR:

Nous souhaitons ainsi apporter des propositions pour demeurer dans l’esprit constructif qui a motivé cette tribune. Ces propositions nous semblent des perspectives solides pour la gauche et la France. En effet, la gauche ne mourra que si elle met de côté ses valeurs. Point de passéisme ici, au contraire, nous portons un regard aiguisé sur la conjoncture, par le biais de nos idéaux.

Nous pensons donc que le réformisme consiste à améliorer le sort des gens, à avancer dans l’égalité réelle, à construire une société qui soit plus juste pour tout un chacun.

D’aucuns nous traiterons d’idéologues ou de doux rêveurs, nous y voyons une sortie de la morosité, de l’écrasement des masses, pour aller vers l’émancipation humaine. La modernité, ce n’est pas abdiquer ses valeurs comme certain.e.s camarades semblent le suggérer en voyant dans le Parti Socialiste le passé, c’est actualiser ces valeurs pour les appliquer dans un contexte changé. La gauche ne se passe pas de la justice.

Personne n’a le monopole de la réforme, nous disons même que cela suffit de galvauder ce noble mot! Comme le dit lui-même François Hollande: «il ne s’agit pas de réformer pour réformer». Il faut effectivement réformer juste et bien. Voilà la difficile tâche à laquelle nous somme aujourd’hui confrontés. Mettons fin à la vacuité des éléments de langage et mettons nous au travail pour tenir nos promesses.

Nous proposons alors:

– La tenue de Primaires citoyennes de la Gauche en 2016 afin de choisir le ou la meilleur.e candidat.e pour les élections présidentielles de 2017;

-Dialoguer véritablement avec la gauche républicaine d’ici 2017 dans l’optique d’un contrat de gouvernement pour 2017-2022 entre toutes les forces républicaines de la Gauche;

– L’engagement d’une réforme fiscale juste et progressive inspirée des travaux de Thomas Piketty, à l’issue de la prochaine élection présidentielle de 2017 car nous sommes bien conscient.e.s qu’on ne change pas trois fois en 5 ans de mandat de « règle du jeu fiscale globale »;

– La tenue d’un débat sur la VIème République et la démocratie participative afin de mettre fin à un régime qui dévie de plus en plus vers un monarchisme électif;

– Le respect immédiat des 60 engagements;

– La mise en place de mesures pour les jeunes (comme l’allocation d’études) promises par François Hollande;

– De donner une nouvelle orientation au Parti Socialiste afin qu’il représente vraiment les classes populaires et moyennes, peuple qui souffre aujourd’hui, avec la mise en place d’un congrès avant 2016, laissant aux militants le choix de l’orientation du Parti.

Parce qu’on peut échouer en politique, mais pas sans avoir tout essayé, mobilisé toutes nos forces, nous pensons que nous pouvons encore réussir ce quinquennat. Nous affirmons aussi que l’honneur en politique est de ne pas renier ses valeurs, même dans l’adversité: compromis n’est pas compromission; c’est le sens de cette tribune.

Retrouvez notre tribune en format PDF ici: Commençons par le rêve