Foll-ie ambiante

L’image est bien choisie. L’homme remet sa veste, le regard porte sur la droite, les lèvres serrées, l’air sérieux, fort et déterminé. Le bouton de manchette ouvert témoigne d’un homme qui n’a pas peur de retrousser ses manches, de se mettre au turbin avant d’enfiler de nouveau son habit de scène, celui de l’homme d’expérience, qui a obtenu, lui, un costard en travaillant, comme pour faire écho a d’anciens propos de notre très (trop) surestime président. Le tout servi joliment par Libération, qui nous avait habitué à mieux.

Libé, version Le Foll

La couleur est annoncée fort rapidement, Stéphane le Foll n’est pas du genre à perdre son temps en tergiversations oiseuses. « Je suis là pour agir, » déclare-t-il. On imagine bien le ton, rauque et grondant, de l’ancien ministre de l’agriculture. L’action, pour Stéphane le Foll, passe par des « assises du socialisme », un concept flou, plus proche de la masturbation intellectuelle avec pince à épiler que de la Seconde Internationale. Voyez-vous, cher-e-s camarades, nous préparons le congrès d’Aubervilliers, pas celui de Paris. A chacun sa version cheap. Entre deux phrases crasseuses bourrées de lieux aussi communs que Chatelet un samedi midi, Stéphane le Foll, dont le nom ne laisse rien présager sur ses métabolismes neuronaux intrinsèques, nous enseigne que « le PS doit reprendre confiance en lui. » Il est vrai qu’avec a peine plus de 6% aux dernières élections, avec un parti désorganisé et désolidarisé du candidat Benoit Hamon, il semble parfaitement logique et rationnel que le parti ait plus de problèmes d’ego que Poil de Carotte devant sa mère.
Peu enclin a la langue de bois, notre cher ancien porte-parole ose dire la vérité vraie, véritable, et avérée (mais aussi véridique et exacte !) : « nos mots sont uses ». A force de les employer, nos sophismes aussi, et les couleuvres que les militant-e-s ont ingurgite de force ces dernières années commencent à être surannées. Sa sincérité et sa modestie sont tout a son honneur, lui qui estime que sa notoriété et son expérience permettront au parti de se redresser. Passons rapidement sur ces paroles élégantes, et tentons de ne pas nous perdre en interprétations freudiennes trop hâtives.

« La loyauté fait partie de nos valeurs socialistes. On ne peut pas tout le temps accepter les trahisons. La loyauté, c’est une condition sine qua non de la réussite collective. »
Il est vrai que notre ancien ministre brille par son exemplarité et sa loyauté légendaires. Entendons, par cet adjectif, ce « qui n’existe que dans les légendes ou dans la fiction. »
Oublié, son soutien conditionnel à Benoit Hamon lors de la campagne de 2017, malgré la légitimité obtenue par le résultat des primaires. Oublié, son tropisme macroniste, pour ce parangon de la loyauté socialiste. Mais passons, cela n’est que petitesses et mesquineries. L’ancien ministre, qui, dès mai dernier affirmait vouloir « participer à la réussite [du] quinquennat [de Macron] » est loyal. Non pas la réussite pour le peuple, mais celle du gouvernement. Lorsqu’un ventre mou parle d’être « constructif », il entend vraiment « ne pas s’opposer ». L’opposition, la critique argumentée, tout cela n’est pas constructif. Piketty et ses 1000 pages ? Un vilain provocateur. La loyauté de le Foll est avant tout dans les personnes, et non dans les idées. Accordons sur un point. « On ne peut pas tout le temps accepter les trahisons, » déclare-t-il, après n’avoir pas fait campagne comme son adhésion au parti l’y obligeait pourtant, après avoir défendu bec et ongles un gouvernement dont le penchant libéral a mené directement le parti a perdre sa « confiance en lui » et qui est allé jusqu’à trahir les idéaux d’écologie dont lui-même, alors ministre de l’agriculture, se prétendait le chantre.

L’écologie est d’ailleurs au cœur de son programme. Un aéroport, qu’est-ce donc face au sujet global ? lâche-t-il finalement. Il est vrai que notre brillant camarade s’y connait en écologie. Ministre de l’agriculture, il fit s’empressa d’exhorter les député-e-de ne pas voter en faveur d’une interdiction des pesticides aux néonicotinoïdes, de belles saloperies écologiques (et je pèse mes mots). Il serait un peu inélégant de ne pas rappeler les autres faits d’armes de notre inénarrable camarade. D’ailleurs, il reconnait lui-même son expérience dans le domaine. Mentionnons ainsi, en passant, la rupture de sa promesse d’interdire les dérogations accordées aux agriculteurs pour l’épandage aérien, si ce dernier présente un avantage économique pour l’agriculteur-trice. Et puis merde si les abeilles meurent, avec la montée du végétalisme, qui mange encore du miel ? Bourreau d’insectes !
Enfin, nous pourrions citer son appui fort auprès des instances européennes, avec l’Italie en tête, de reprendre les subventions à la culture du tabac. Et ceci, camarades, malgré la réticence de Dacian Cioloș, commissaire européen à l’Agriculture et au Développement rural, et des efforts du l’UE pour combattre le tabagisme. Mais ne nous arrêtons pas sur ces considérations vulgaires. Après tout, qui se soucie de l’écologie ? C’est un sujet global, vous dit-on.

Pas de trahisons, non plus, sur l’idéologie : peut-on vraiment reprocher à un homme qui juge que la déchéance de nationalité, « c’était une bonne décision » d’être en désaccord avec les idéaux socialistes ? Christiane Taubira, bien connue pour être une femme de droite, démissionnera en janvier 2016 suite a ce débat ignoble, qui aura fait débuter l’hémorragie militante du parti.
L’on pourrait encore passer des heures à rire sous cape des contre-vérités énoncées, sans rougir, sur le port du voile, non sujet s’il en est, mais tellement démagogique. Nous pourrions continuer à rouler des yeux cinq fois dans nos orbites jusqu’à créer un vortex infernal en voyant ses effets de manche pour tenter de reprendre le revenu universel défendu par Benoit Hamon sans accepter de le reconnaitre – et ainsi de se tromper sur la nature réelle du RU (mais peut-être l’aurait-il mieux su s’il avait fait campagne ?) Nous pourrions enfin soupirer à la seule phrase possiblement honnête de tout l’entretien, celle ou l’ancien porte-parole déclare qu’il n’y a, finalement, que peu de différence entre Olivier Faure et lui-même, sinon « l’expérience et l’incarnation. » Ajoutons a cela de belles chevilles bien enflées.

En définitive, Stéphane le Foll nous a ressorti les parfaits couplets des anciens hollandais et autre ventre mous du parti. Pas de décision cinglante, pas d’axe idéologique majeur, surtout pas de vague, en rester au maximum au statu quo, quitte à être dans un suivisme beat d’Emmanuel Macron. On nous propose, entre le Foll 2.0 et le Foll version débutant (i.e. Olivier Faure, suivez, un peu !) un socialisme de pacotille, qui passera son temps à tenter de colmater d’une main les brèches énormes qu’elle laisse passer de l’autre. Martine Aubry, ancienne figure trop taiseuse durant le dernier quinquennat, et ayant adoube le Foll pitchoune, a d’ailleurs, dans cette parfaite continuité d’inaction criante, affirme que « rose pale, c’était pas mal ». « [Le Parti Socialiste] s’est tue tout seul, et dans le précédent quinquennat, » lâche-t-elle d’ailleurs.

Et l’on voudrait poursuivre avec des héritiers du hollandisme ?

Ite, missa est.

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Macron et Fake News : Urbi et Orbán

Comme un air de famille néo-libéral à tendance « mainmise sur les médias »

 

En 1988, le 30 mars, Viktor Orbán, alors âgé de 24 ans, participe au groupe Fiatal Demokraták Szövetsége (« Alliance des jeunes démocrates »), dont l’acronyme est le bien connu Fidesz. Ce mouvement de jeunesse s’opposait alors au parti unique et se définissait comme « libéral, radical et alternatif ». Jeune radical de son époque, Viktor Orbán gagnera une reconnaissance étendue lors de son discours de Juin 1989 lors du réenterrement de l’ancien Président du Conseil des ministres de Hongrie Imre Nagy, dirigeant de la révolution hongroise de 1956, lors duquel il appellera à des élections libres et au retrait des troupes soviétiques hors de Hongrie.

Suite à cela, Viktor Orbán participera aux négociations avec le pouvoir communiste en place, jusqu’à leur retrait effectif au milieu de l’année 1991. Il sera ensuite élu à l’Assemblée Nationale de Hongrie aux élections de 1990, avant de prendre la tête du parti Fidesz en 1993. Cependant, en raison du faible nombre de sièges obtenus à l’Assemblée, ainsi que le déclin progressif du parti aux élections de 1994, Viktor Orbán élargira son électorat du centre droit à la droite du centre. Suite à cette extension de son électorat, Orbán raflera les élections de 1998 en obtenant la majorité des sièges, et formera un gouvernement de coalition avec deux autres partis conservateurs dont il sera le Premier Ministre.

 

Après son remplacement en tant que Premier Ministre en 2002 au profit du MSzP (Parti Socialiste Hongrois), il deviendra vice-président du PPE (Parti Populaire Européen) et reviendra à la tête du Fidesz en 2003. Après plusieurs revers aux élections suivantes en 2006, il fut finalement réélu Premier Ministre en Avril 2010 suite a la victoire éclatante du Fidesz aux élections parlementaires. Fort de sa supermajorité au Parlement, il fera passer, en 2010, une loi sur les médias fortement controversée, stipulant que des médias qui produiraient des contenus non « équilibrés politiquement » ou « entravant la dignité humaine » seraient soumis a de fortes amendes. [1] Peu surprenant, les 5 membres de l’autorité chargée de faire veiller au respect de cette loi étaient tous issus du Fidesz, parti du Premier Ministre. Suite à la pression européenne et onusienne, [2] le gouvernement amende de manière un peu laconique la loi pour faire disparaitre la notion d’outrage. [3] Par la suite, une série de mesures législatives furent votées et finirent par déboucher, le 1er janvier 2012, sur une nouvelle constitution aux forts relents de moralité conservatrice et empreinte de religiosité. [4] La Constitution fut la cible de protestation profondes de l’étranger, notamment en provenance du Conseil de l’Europe qui interrogeait alors les réformes judiciaires qui entravaient l’indépendance des cours de justice, provoquant une fois de plus l’inquiétude des partenaires européens.

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Effectuons, si vous le désirez, un saut dans le temps et l’espace de quelques années et milliers de kilomètres, pour nous intéresser aux années 2016-2017, dans un autre pays, la France.

Encore quasiment inconnu en 2014, le gain de notoriété d’Emmanuel Macron, entre 2014 et 2015, est jugé exceptionnel par Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP. [5] Ce n’est véritablement qu’a partir du 6 avril 2016 où, suite au lancement du mouvement politique autocentré En Marche, qu’il prend d’assaut les médias, télévisuels, radiophoniques et écrits, et devient véritablement omniprésent. [6] Ce regain de visibilité et d’omniprésence est alors suivi d’un contrecoup de perte de popularité graduel, allant jusqu’à son plus bas en juin 2016 [7] suite à une altercation suintante de mépris face à des syndicalistes à Lunel.
Peu importe ! Le monde médiatique – la presse, de prime abord – lui apportera son soutien indéfectible, jusqu’à exprimer clairement leur soutien au Ministre, alors en mauvaise passe populaire.
[8] Bien que candidat non encore confirmé – secret de polichinelle après la création du mouvement narcissique à ses initiales – la presse ne tarit pas d’éloges pour le candidat qu’elle a déjà choisi : la campagne a commencé, un an par avance. [9] Porté par des médias en proie à l’adulation forcenée, et un peu maladive, [10] Macron deviendra le candidat des médias [11] présente comme seul véritable vainqueur possible face à une possible vague brune. [12]

 

– Vous savez au moins qu’il vous faut tenir compte des médias, et puis, de temps à autre, de ce que disent et pensent effectivement les gens. Enfin, de ce qu’on leur permet de dire sur une grille préétablie de sondage et de penser à partir du vomi culturel que vous servez pour soupe chaude à leur appétit de comprendre.
– Vous forcez le trait.
– Je ne le force pas, je le décoche. Où en est l’éducation du peuple aujourd’hui ? Qu’en avez-vous donc fait ? Y en a-t-il encore en stock ? Je vais vous le dire : vous ne cherchez plus à élever des hommes, mais à former des câbles supraconductifs pour votre réseau informatique – appelez-le ville, appelez-le société ! La formation permanente, voilà votre première et dernière ambition. A l’école, au bureau, sur les trottoirs, devant la télé : former ! Toujours former ! Former les corps ! Former les cervelles comme des noyaux durs ! Pour y graver dessus vos modèles mortuaires et vos mots d’ordre !

Alain Damasio, La Zone du Dehors, La Volte, 2011

 

Ainsi pétri par un ensemble médiatique fort, Emmanuel Macron a, le 3 janvier 2018, annoncé qu’il ferait passer une loi pour contrer les « Fake News » en période de campagne présidentielle. Parlons bien, parlons français : on appelle cela « fausses nouvelles », « informations mensongères » ou encore « gros foutage de gueule ».
Par exemple, annoncer en septembre 2016 que seul Emmanuel Macron serait capable de vaincre Marine Le Pen, alors que l’on a, finalement, avoué deux semaines avant le premier tour des élections de 2017, que tou-te-s les autres candidat-e-s, peu ou prou, auraient eu la même victoire, cela relève-t-il de la fèque niouze ?

Que l’on s’entende. Les Sputnik, RT News, Fox News, Daily Mail et consorts sont colporteurs d’une idéologie rance (conservatisme, nationalisme, racisme, économie de marche sans protection, j’en passe et des meilleures) et visent à influer sur l’opinion publique de manière non masquée, tentant de masquer les mains qui les dirigent (Poutine, Murdoch…) derrière un visage de respectabilité. Ainsi, leurs nouvelles sont, par définition, suspectes et politiquement orientées. Malheureusement, l’ascension d’Emmanuel Macron fut, elle aussi, aidée par des journaux fort complaisants : les copropriétaires du Monde, Xavier Niel et Pierre Bergé, ainsi que l’ancien propriétaire du Nouvel Observateur, Claude Perdriel, lui avaient déclaré leur(s) flamme(s). [13] A cela s’ajoutant la fascination de revues comme l’Obs, l’Express, Marianne… et la macro-compatibilité du libéralisme affirme de l’alors candidat Macron, et l’on comprendra le manque de pugnacité des Dassault, Arnault, Pinault, Lagardère, Bolloré et Drahi face à ce candidat.

Ainsi, l’annonce par le président actuel de vouloir légiférer contre ces fayke nihouse ne prête pas ni sourire ni à être pris à la légère. Selon quel(s) critère(s) va-t-on décider de ce qui est vrai ou faux ? En jugeant l’ineffable incapacité de nos médias en termes d’autocritique, ne peut-on pas s’interroger sur la direction que prend une telle décision ?
Glen Greenwald, le journaliste à l’origine des révélations d’Edward Snowden sur la NSA, a très justement critiqué l’annonce, jugeant que l’expression, à l’origine une formule rhétorique, ne répondait à aucune définition, et avait d’ailleurs été reprise par Trump pour attaquer le journalisme qui critiquait alors son action. Employer un terme sans définition est une propagande, d’après Greenwald, à très juste titre.

A vouloir ainsi contrôler certains sites internet, le président actuel ne voudrait-il pas suivre son homologue américain et contourner la législation européenne sur la neutralité du net ?

Revenons aux premiers paragraphes sur le Premier Ministre hongrois. Revoir son origine libérale de centre droit. Revoir les points communs avec Emmanuel Macron. Voir l’état de la Hongrie.
Analyser.
Conclure. [14]

Post-scriptum : Selon le principe des Phayques Nyou Zeux, s’interroger sur le sort des nouvelles et annonces suivantes :

  • Les SDF sont encore dans la rue car ils-elles refusent d’être logé-e-s ;
  • Les chômeur-se-s passent leur temps aux Bahamas ;
  • Les Français-e-s paieront moins d’impôts en 2018 ;
  • « Flexibiliser » le marché du travail permettra de relancer l’économie ;
  • Alléger les impôts des plus aisé-e-s va enrichir le pays ;
  • Le cancer du pays, c’est l’assistanat.

 

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[1] A lire sur le Monde de l’époque
[2] Dans Le Figaro d’alors
[3] Comme on peut le voir ici
[4] Source
[5] Cité par François-Xavier Bourmaud dans Macron : L’invité surprise, L’Archipel, 2017
[7] Chronologiquement : ici, ici aussi, et enfin encore ceci
[8] Regardons un peu ce qu’en disaient déjà Acrimed et Libé
[9] J’entends déjà les critiques pointer que nous sommes violemment anti-macronistes. Que nenni ! Nous observons et recoupons nos observations et analyses, en regardant par exemple les excellents dossiers d’Acrimed
[10] Encore une fois, il suffit de regarder les faits tels qu’ils sont : comme ici ou encore là
[11] Citons à l’écart l’excellent Daniel Schneidermann qui, dans Libération, signa une tribune éclatante : « Pas de programme ? Mais enfin, pourquoi, donc un programme ? Ses discours scintillants de vacuité pourraient avoir été écrits par le maire de Champignac, dans Spirou ? Mais il les prononce si bien. »
[12] Par exemple et cela aussi
[13] Jugeons donc sur pièce : numéro 1 et numéro 2
[14] Peut-être sommes-nous trop pessimistes, mais s’il y a une chose à ne pas sous-estimer est la capacité humaine de renoncement.

Ethique, idéologie et art: les cas Roman Polanski et Lars Von Trier

 

L’affaire Weinstein a fait couler beaucoup d’encre, délier les langues et réveiller les consciences notamment dans le milieu du cinéma. Elle fera finalement couler la mienne, réveillera ma conscience et déliera mes réflexions sur l’art, l’éthique et l’idéologie.

En parallèle, deux cas:

-le cas Roman POLANSKI, réalisateur accusé et condamné pour viol sur mineure.

-le cas Lars VON TRIER, réalisateur admirateur d’art nazi (notamment de l’oeuvre d’Albert SPEER, architecte d’Hitler). Pour cela, il a été accusé d’antisémitisme et de promouvoir le nazisme (il a même été banni du festival de Cannes en 2011).

Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de refaire les polémiques ou l’histoire. La question est la suivante: peut-on défendre un pourri car il est un artiste? Ou, autre question: pouvons-nous défendre un génie artistique même s’il est issu d’un pourri?

Peut-on blâmer l’homme pour ses actes?

Oui. Clairement, oui. Si, et seulement s’il a reconnu ou a été condamné pour ses actes. C’est le cas de Roman POLANSKI. Actes condamnables doublés d’immoralité. Les accusations se multiplient depuis plusieurs années (mais ne sont pas condamnées à ce jour – seule une condamnation pour viol sur mineure en 1977 a été prononcée).

L’exemple VON TRIER est plus complexe. Le réalisateur danois n’a pas été condamné pour apologie du nazisme ou crime de guerre. Il s’est excusé pour ses propos. Le travail des journalistes a été proprement bâclé en 2011. Propos maladroits, déplacés, stupides peut-être. Antisémites et nazis, loin de là. Toutefois, son admiration pour l’esthétique nazie est réelle et réaffirmée. Le cas VON TRIER, c’est en fait une mise en abîme: un pourri qui admirerait un autre pourri, un salop qui admirerait un autre salop. Mais surtout un artiste qui admire un autre artiste.

Dans les deux cas, être artiste, un génie du cinéma, une star ne donne pas le droit à l’impunité, ni dans les actes, ni dans les mots.

 

Doit-on blâmer l’oeuvre d’un pourri ?

Etant militante de gauche, féministe évidemment, cette question me taraude. Est-ce qu’un pourri pourrit forcément son oeuvre, même brillante? Est-ce que l’éthique du créateur est forcément indissociable de son art? Est-ce l’idéologie de création qui sous-tend l’oeuvre qui prime sur l’oeuvre elle-même?

Le cas VON TRIER est particulièrement intéressant dans ce cas précis. Lars VON TRIER est un admirateur d’Albert SPEER, grand architecte du Reich nazi. Cette admiration a été mal interprétée. Elle n’est pas politique, ni idéologique mais bien artistique. VON TRIER déclarait: « Les gens voulaient m’entendre dire qu’Albert Speer n’était pas un grand artiste. Et cela, je ne peux pas. C’était un connard, responsable de la mort de beaucoup de gens, mais c’était aussi un artiste qui a eu une influence énorme sur sa postérité. Il faut tracer une ligne de démarcation –comme entre le sport et la politique »

Différencier art et éthique, art et idéologie comme sport et politique. Au final, différencier art et artiste. Prendre l’art dans ce qu’il a de plus brut, dans son unique esthétique comme Marcel DUCHAMP et son urinoir. Pour nous, c’est un urinoir. Notre déterminisme, notre regard autocentré nous pousse à y voir un simple urinoir, sans intérêt. Montrez-le à une tribu primitive: elle n’y verra qu’esthétique, formes arrondies et blanchâtres.

marcel_duchamp

Ne pas prendre l’art pour ce qu’il sous-tend, pour ce qu’il explique, pour ce qu’il propage. Prendre l’art à bras le corps, franchement, de façon purement esthétique.

On peut donc blâmer l’oeuvre d’un pourri. Mais c’est confondre art et artiste, esthétique et idéologie.

Peut-on admirer l’oeuvre d’un pourri?

Comme VON TRIER admire l’oeuvre de SPEER, pour des raisons purement esthétiques, je crois que l’on peut admirer l’oeuvre d’un pourri. En ayant bien conscience de la séparation permanente et de l’effort de l’esprit qu’il faudra exercer pour différencier l’oeuvre de l’artiste. Admirer l’oeuvre n’est pas acquiescer à l’idéologie.

Il est donc possible d’admirer l’oeuvre de Roman POLANSKI, tout en différenciant les films de l’homme, sans passer pour autant pour un affreux complice du patriarcat. A chaque fois que je regarde un de ses films, je culpabilise après. Parce que c’est certainement un putain de gros pourri. Et pourtant, je recommence, admire son travail, ses choix de musique, son amour pour le malsain, la folie, le complot, etc. J’aime son esthétique, sans valider ses choix personnels. C’est pourquoi empêcher la diffusion de ses films, de rétrospectives est une erreur. L’homme est coupable. Pas ses œuvres. C’est donc à l’homme qu’il faut s’attaquer et non à ses films. Empêcher la diffusion de ses films, c’est s’attaquer à l’art, à l’esthétique. C’est se tromper de combat, combat qui est, par ailleurs, absolument inutile. Camarades féministes, visez juste: visez l’homme!

L’Europe au coeur

Alors que la campagne présidentielle bat son plein, un flot d’informations fausses, trompeuses et fallacieuses est déversé à l’encontre de l’Europe – Union Européenne, mais permettons-nous cette familiarité. Si l’on ne s’attendait pas à quoi que ce soit de particulièrement glorieux de la droite souverainiste, voici que se profile, de plus en plus violente, de plus en plus virulente, la gauche souverainiste anti-européenne.

Le débat porte, de manière fausse, sur l’idée que « L’Europe, on la change ou la quitte« , merveilleux faux dilemme proposé par la gauche europhobe. Double faux dilemme, même, tant la possibilité de changement est escamotée par la brutalité du changement proposé, ainsi que par les mensonges scandant que l’on ne peut pas changer l’Europe en votant, même à Strasbourg. (je cite)

Erreur monumentale.

L’Europe est un instrument. Les institutions sont là pour permettre le bon fonctionnement de cet union. De facto, l’on peut en faire ce que l’on souhaite. Malheureusement pour les gauches européennes, l’UE est actuellement dirigée par les conservateurs, ce qui explique un certain nombre de règles et directives.

C’est là le premier point démontrant la fausseté de l’argument cité plus haut. La politique climatique, la protection des libertés numériques, sont autant d’exemples d’avancées permises par l’Union Européenne. En fait, allons même plus loin et regardons les avancées sociales.

La réglementation européenne a instauré, dans toute l’Union européenne :

  • L’obligation d’établir un contrat de travail écrit ;
  • La limitation de la durée de travail hebdomadaire ;
  • La protection sociale de la maternité ;
  • L’interdiction d’exposition aux radiations ;
  • L’interdiction du travail des enfants de moins de 15 ans et réglementation du travail des 15-18 ans (durée de travail, travail de nuit, repos obligatoires, etc.) ;
  • La protection contre les agents chimiques, physiques et biologiques ;
  • L’encadrement du travail sur écran d’ordinateur ;
  • L’encadrement des travaux exposant à l’amiante.

La Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, adoptée en 1989, engage les Etats membres à garantir une protection sociale, un revenu minimum et une retraite.
De très nombreux secteurs ont fait l’objet de directives, de règlements et de recommandations communautaires qui harmonisent et renforcent de manière très concrète les droits des travailleurs et leur protection sur leur lieu de travail.
(cf europa.eu, avec plus d’informations sur le site de Toute l’Europe)

L’Union et ses États membres s’emploient de plus à coordonner leurs régimes de sécurité sociale afin que les travailleurs puissent continuer à percevoir leur pension de retraite et leurs prestations sociales lorsqu’ils changent d’emploi et travaillent dans plusieurs pays de l’UE. (grace a EURES)
La législation européenne limite de plus le nombre d’heures de travail, combat la discrimination sur le lieu de travail, renforce la sécurité au travail et garantit le versement d’indemnités en cas d’accident du travail.

Alors si « l’on ne veut pas de cette Europe-là », laquelle peut-on bien vouloir ?

Le problème, nous dit-on alors, c’est ce qu’il s’est passé avec la Grèce. Le problème n’est plus l’Union Européenne, car c’était l’Eurogroupe qui était à la manœuvre, soit les gouvernements réunis à huis clos. Si la France a pu empêcher le Grexit (redouté par Tsipras et Varoufakis) ce n’a pas pour autant été une réussite comme elle aurait pu l’être. Si Hollande et Junker (avec l’aide non négligeable de Renzi) ont réussi à maintenir la Grèce dans l’Eurogroupe, les réformes imposées par Schäuble furent violentes – choquantes pour le Président de la Commission Européenne et le Président français.

Jean-Claude Juncker, the president of the European Commission, and his chief of staff, Martin Selmayr, were taken aback by Schäuble’s email, and they immediately summoned the two members of the European Commission responsible for the single currency, Valdis Dombrovskis of Latvia and Pierre Moscovici of France. Juncker also called President François Hollande in Paris: both men were determined to keep Greece in the euro, but they worried that if Merkel shared Schäuble’s resolve to eject the Greeks, they would be powerless to stop her. “Juncker and Hollande agreed this was dramatic and must not be carried,” said a Brussels source. “But no one was sure if this was just Schäuble or whether it had been agreed with Merkel.


Three days that saved the euro – Thursday 22 October 2015 – The Guardian

Le système actuel manque malheureusement de transparence et de démocratie. C’est une des raisons pour lesquels les citoyen-ne-s s’en désintéressent et se tournent vers les extrêmes, considérant que l’Eurogroupe est indissociable de l’UE.

C’est là où la magie de la négociation et de la démocratie revient. La première chose à faire sera la démocratisation de la zone euro avec des élus directs qui seront là pour encadrer les dirigeants de la zone Euro, comme proposé par Thomas Piketty et défendu par le candidat Benoît Hamon. Cela demandera évidemment un budget de la zone euro, afin de servir de filet de sécurité commun aux États membres. Benoît Hamon s’est engagé pour cette démocratisation qu’il faut mener pour que « traités européens » cesse d’être péjoratif et puisse enfin recouvrir une réalité démocratique.

 

L’UE interdit elle – comme Mélenchon aime à le répéter à qui mieux mieux – la convergence fiscale et sociale ? Non, car certaines compétences ne sont pas du ressort de l’UE. De fait, exploiter les traités d’être au maximum de leur capacité, comme augmenter certaines harmonisations minimales en droit du travail et sécurité sociale (article 153 du TFUE que les Insoumis aiment citer, tronqué de la partie qui justement les contredit), réviser les traités ou créer des coopérations renforcées sur certains sujets sont autant de possibilités effectuées et encore effectuables (si l’on me permet ce néologisme). Mais bon, ce serait comprendre que le TFUE interdit l’harmonisation à la baisse sans préjudice de la mise en place de minima européens qui peuvent amener à rehausser les droits sociaux dans certains États… Soit exactement ce sur quoi travaillent aujourd’hui toutes les institutions européennes à travers le pilier européen des droits sociaux.

Le problème de l’unanimité our de majorité qualifiée fait que l’on stagne souvent. En revanche, s’en passer, y renoncer signifierait de facto la création d’une Europe fédérale. A Sakharoz, nous ne nous sommes jamais cachés de ce tropisme fédéraliste. Bien évidemment, cette démocratie plus directe signifie aussi, bien évidemment, risquer de se retrouver avec un résultat encore plus opposé à nos attentes. Telle est la vie démocratique.

Avec ses Plans A et B, Jean-Luc Mélenchon propose de forcer la main aux institutions européennes sous peine de quitter (Plan A). Cela induit un comportement assez odieux. Tout d’abord, une arrogance française, qui est de dire que la France pèse 18% dans l’UE et donc peut acter du rapport de force. Cela contrevient aux règles même de la démocratie européenne. Au final, peu importe si les pays membres sont d’accord avec les changements, s’ils refusent de nous suivre, si les peuples ne sont pas d’accord avec nos propositions, nous partons avec perte et fracas – ce qui est entendu par ce qui est dit du bout des lèvres « l’Union Européenne ne peut se faire sans la France » (BD de LAEC). Le Plan A est donc une violation de la démocratie européenne, allant à l’encontre des volontés des peuples, à la limite de l’impérialisme le plus retors.

Le plan B, en revanche, prône une désobéissance aux traités pure et simple, unilatérale. Là, inutile d’en parler plus longtemps, les retombées seraient violentes et dévastatrices pour le pays, qui se verrait coupé de ses subsides européens (parlons dons de la PAC !) Bref, le Plan B, c’est simplement de se faire seppuku. Peu engageant.

Cela n’empêche pas les intox de tout genre, prouvant que la véritable affaire ne se situe pas dans les possibles errements de l’Union Européenne, mais dans le renouveau d’un souverainisme de gauche – pour ne pas parler de néo-nationalisme. D’aucuns disent que le référendum proposé après renégociation sera victorieux si les changements sont actés. L’exemple du Brexit – malgré les réussites de Cameron devant les instances européennes – s’est soldé par un cuisant échec. Pourquoi ? Parce que la campagne n’a été que nationalisme, xénophobie et ignorance de l’Union Européenne.

L’Union Européenne est une chance, une chance de paix durable, d’opportunités, de vie commune, de protection des citoyen-ne-s, d’échanges, de vie. Le programme de Benoît Hamon est celui qui fait le plus grand pas vers la prochaine étape nécessaire de cette Union, plus d’Europe.

Le 23 avril votons pour l’Europe sociale et solidaire.

 

 

Un grand merci à NdAS pour son aide lors de la rédaction de cet article.

L’envie de Gauche

La force de notre parti est, à n’en pas douter, la multiplicité de nos courants. Contrairement aux autres grands partis de ce pays, aucun autre ne peut se targuer d’avoir autant de discussions internes aussi fortes. Le PS représente des gauches, mais aucune n’est irréconciliable avec une autre.

 

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Passées ces considérations générales un peu naïves, force nous est de reconnaître une chose : Benoît Hamon a remporté la primaire de la BAP, un peu contre tous les pronostics qui ont été faits – et je m’en réjouis. La déception de certain-e-s d’entre nous de ne pas avoir vu leur-e candidat-e gagner est inhérente à des élections. Pour reprendre un slogan employé par la Française des jeux il fut un temps : « C’est le jeu, ma pauvre Lucette. » Si nous nous reconnaissons socialistes, il nous appartient de soutenir le candidat durant cette campagne. On ne peut pas changer de règles durant la partie, ou du moins pas honnêtement.

Il faudrait, toutefois, tâcher de discuter intelligemment, sans avoir à jouer la carte du pragmatisme, mot à la mode mais qui est devenu dénué de sens. Qu’est-ce que le pragmatisme, sinon s’adapter à la réalité, privilégiant l’observation des faits à aux errements d’idées ? Mais le candidat Hamon, par son programme, est pragmatique, dans la directe lignée de Pierce, suivant une ligne (j’ose !) « scientifique et réaliste ». L’échec des politiques mises en place, notamment par les différents gouvernements sous François Hollande, devraient nous pousser à accepter ces erreurs, à voir que ces politiques nationales comme européennes n’ont été qu’un vaste échec. Le clou est enfoncé par Thomas Piketty qui affirme : « A l’inverse des options fiscales et budgétaires retenues depuis 2012, et en particulier de cette inefficace usine à gaz qu’est le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. Sans parler de l’exonération des heures supplémentaires, que même la droite a abandonnée et que Manuel Valls voudrait recycler aujourd’hui. » [1] Voilà, d’une part, qui permet de cocher la case du réalisme du candidat de notre famille politique pour les élections prochaines, tout en mettant en défaut le réalisme affiché de certains. Cet échec doit évidemment être contrebalancé par des propositions variées, d’autres modèles, d’autres hypothèses, pour finalement les tester. Le revenu universel, critiqué par la droite de notre parti et de notre paysage politique, en est la manifestation la plus claire : une proposition nouvelle, une hypothèse valable (et soutenue par un certain nombre d’études – ne prouvant pas son efficacité a priori, mais laissant entendre qu’il est rationnel de la tester).[2] Voilà pour la partie scientifique (méthode scientifique 1.0 – on peut en discuter quand on veut).

En regardant donc de plus près, on peut très facilement arguer du fait que n’est pas pragmatique qui veut, les faits le montrent très aisément. Truisme peut-être évident…

Le débat est donc intéressant, et a eu lieu lors de la primaire. Non qu’il ne faille le taire, mais l’heure est avant toute chose au rassemblement du parti, de nos partis amis et alliés, derrière une candidature qui sera ainsi bénéfique non seulement au peuple français, mais, espérons-le, auprès de nos concitoyens européens (le terme concitoyen est certes inexact à l’heure actuelle, mais c’est un idéal personnel, excusez du peu). L’on ne peut plus se permettre une débâcle similaire à celle de 2007, avec un parti peu enclin à faire campagne et un-e candidat-e laissé-e seul-e au front.

 
 
D’où le second point, découlant du premier de manière assez naturelle.

Les différentes défections récentes de la part de la cour proche de notre ancien Premier Ministre, je pense à Gilles Savary, Alain Calmette, Marc Goua, rejoignant les rangs de Richard Ferrand, Christophe Castaner, Pascal Terrasse, Arnaud Leroy… tous députés, élus via la machine qu’est le PS, ne font pas honneur à leurs engagement, pas plus que Gérard Collomb, Jean-Claude Boulard, sénateurs, qui ont eux aussi apprécié le parti et n’ont pas boudé leur plaisir tant que le parti leur offrait une possibilité d’accéder aux ors de la République.[3] On peut avoir le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière.

Parfois, il semble que défection s’écrit mieux avec un « a ».

 

« Bon appétit, messieurs ! –Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
 » (Victor Hugo, Ruy Blas, Acte III, Scène 2)

Les raisons données par ces déserteurs furent nombreuses, permettant à tous ces élus de résoudre leur dissonance cognitive de la meilleure manière qui soit. « On veut être clairs vis-à-vis de nos électeurs : on a défendu auprès d’eux le CICE, la politique de l’offre, la loi travail… on ne peut pas faire campagne pour le contraire ensuite. » (Savary) C’est tout l’inverse pourtant qu’il faudrait expliquer, le pourquoi, le comment, d’un vote indigent, opposé en tout point aux valeurs qui nous ont mis au pouvoir en 2012, celles qui ont sous-tendu l’élection de François Hollande.

Devrait-on rappeler à ces élus qu’ils n’ont eu de cesse de de tourner le dos au projet socialiste de 2012, eux qui ont soutenu les lois Macron/El-Khomri d’inspiration néo-libérale en 2015 (on ne va pas refaire le débat), et la déchéance de nationalité ? Ces mêmes élus, légitimistes auto-proclamés, n’ont ainsi pas peur de rejeter la pourtant très palpable légitimité du candidat choisi par les urnes à la primaire, incapables de comprendre le rejet systématiques des électeurs et électrices qui ont jugé leurs reculs systématiques, et les ont condamnés sans répit aux élections municipales, européennes, territoriales et régionales. Quelle légitimité clamer, lorsque l’on rejoint un candidat qui, nourri initialement par le parti au sein du gouvernement Valls II, fait cavalier seul, s’abolissant du choix des militant-e-s, soutenu qu’il est par toute un monde financier peu épris de progrès social, et même qualifié de « déserteur » par l’ancien premier ministre Manuel Valls ?

Ces déserteurs se déclarant socialistes se prennent au piège de leur dissonance. Notons-le, Emmanuel Macron n’est pas socialiste, lui qui vantait la chance que les Britanniques avaient eu d’avoir Margaret Thatcher et qui prônait le libéralisme comme valeur de gauche (au sens saint-simonien, potentiellement, ses actions ne corroborent guère).[4]

 

« Monsieur le duc, – au nom de tous les deux, – voici
Notre démission de notre emploi.
 » (ibid.)

La conséquence logique de cet engagement auprès d’un candidat non soutenu par le parti auquel l’on appartient aurait dû faire venir cette réaction de manière immédiate. Nos statuts sont suffisamment clairs sur le sujet (de mémoire, Articles 1.2.3. et 5.1.7. des status et 1.2.3. du règlement intérieur). Rejoindre un parti signifie en accepter les règles.

De manière intéressante, si quelques élus partent, la confiance en notre parti semble s’être requinquée depuis 10 jours, où le candidat socialiste est passé de 8% dans les sondages à 18% d’intention de vote au premier tour en fin de semaine dernière. Peut-être est-ce dix de gagnés pour un de perdu ? (l’on pourra évidemment critiquer ce propos qui s’appuie sur la faible fiabilité de sondages)

 

Que l’on ne se méprenne pas sur mon propos. Être socialiste n’est pas un gage de valeur (au sens : bon ou mauvais) mais d’obédience politique. Il n’y a aucun mal à ne pas l’être, mais le prétendre est au pire erroné, au mieux fallacieux.

Le courant qui décrirait mieux ce nouveau centre qui semble apparaître fortement à présent est certainement le libertarianisme. La politique de Macron, du reste, propose cette vision « hors du clivage gauche-droite » en proposant un modèle où libéralisme économique et libertés individuelles (au sens libéral) sont assurées – à la manière d’un David Nolan (fondateur du parti libertarien américain). La seule différence avec son collègue états-unien étant la substistance d’un Etat assez minimal, vision minarchique du libertarianisme.

Mais le libertarianisme n’est pas un socialisme, pas plus qu’il n’est un libéral-conservatisme (comme LR). Il n’est, de plus, pas la social-démocratie, dont la définition reste pour le moins élastique (Bebel ? Luxemburg ? Brandt ? Rocard ? Schröder ?). Peut-être le blairisme est-il la meilleure définition de ce libertarianisme – « social-libéralisme » – à l’européenne… (question ouverte)

 

Pour finir (enfin, après un si long pâté), il reste à voir la vision de la société que l’on veut. Les électeurs-trices ont décidé de notre ligne après les primaires. L’ancien Premier Ministre dit serrer les rangs, c’est tout à son honneur.

En 2011, malgré des réserves sur le candidat sorti des primaires, nous avons fait bloc et nous avons gagné. Notre ligne propre ne gagne pas nécessairement toujours, mais nous avons tous beaucoup en commun. Bref, débattons bien, débattons vite, mais ne nous débattons pas ! Les droites, traînant leurs casseroles, sont aux abois, à nous de prouver que nous sommes capables de proposer la seule alternative valable.

 

 

 

[1] A lire sur son blog

[2] Soutenu par nombre d’économistes – qui s’y connaissent mieux dans leur domaine que votre dévoué

[3] En anglais, on dit « Name and shame » . A chacun-e ses responsabilités et engagements.

[4] Florilège : http://www.regards.fr/web/article/emmanuel-macron-en-flagrant-delithttp://www.lemonde.fr/festival/article/2015/09/27/emmanuel-macron-le-liberalisme-est-une-valeur-de-la-gauche_4774133_4415198.html

Laïcité AAA

A trop écouter les échos actuels du monde politique, l’on finit par se demander ce que la loi de 1905 prônant la séparation de l’Eglise et de l’Etat  devait contenir. Devenue le bastion des conservateurs les plus farouches, la notion même de laïcité a été dénaturée et est utilisée à tout-va comme un rempart, visant de manière préférentielle les « autres ». Présentée comme la véritable défense républicaine à toute atteinte religieuse, force est de constater qu’en plus d’être très sélective, elle porte des armes qu’elle n’a normalement pas.

 

Tout d’abord, et ce afin de nous mettre d’accord, la loi du 9 décembre 1905 reconnaît à chacun-e le droit de croire en ce qu’il/elle veut : Elohim, Allah, Dieu, Vishnu, Odin, Amaterasu ou Monstre Spaghetti, toute personne est libre de diriger sa croyance vers l’objet (ou le sujet immatériel, afin de plaire aux théistes qui nous liront) de son choix. L’article 2 est le plus violent, en ceci qu’il s’agit de l’article qui enterrine, finalement, le divorce unilatéral entre religion et Etat. L’article le stipule parfaitement : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » L’on pourra parfaitement, ainsi donc, considérer qu’un-e élu-e du peuple brandissant un livre religieux dans l’enceinte du pouvoir est ainsi une violation extrême de ce principe. Cependant, porter un vêtement religieux dans la rue n’est, ainsi que l’avait démontré l’excellent Aristide Briand (page 989), pas à l’encontre de la loi, qui laisse à tout un chacun la liberté de culte, ainsi que celle (« Dieu merci ! ») d’habillage.

Le problème que l’on rencontre alors est un problème profondément culturel. Certaines personnalités politiques, majoritairement conservatrices (notre Premier Ministre actuel en fait partie intégrante), tentent en effet de faire coller le devoir légal – la laïcité – à leurs tropismes d’Ancien Régime, prônant de nouveau une religion d’Etat. Ne rions pas, camarades, la farce est assez mauvaise. A cela s’ajoute la peur, la haine, l’incompréhension – les premières étant issues de la dernière – qui rythment notre société. Les populations immigrées, ou issues de l’immigration, ou encore issues d’issues de… (vous avez compris) sont toujours les premières à être montrées du doigt. Atavisme propre à Sapiens Sapiens ou construction sociale, nous ne trancherons pas, cette habitude a, après avoir discriminé des groupes entiers de populations selon leur couleur de peau, leur langue, leurs simples origines, leurs ethnies, repris un ancien chemin, celui de la discrimination par la religion. Le Moyen-Âge, et cela est vrai à l’échelle des temps géologique, n’est pas loin. Ainsi, afin d’isoler, une fois encore, une minorité que d’aucuns trouvent un peu trop visible, la meilleure parade reste de se cacher derrière la laïcité, en brandissant le mot comme un trophée, mais en ayant pris soin de vider la bête auparavant, de peur que l’on ne s’aperçoive du subterfuge. L’épisode immonde des interdictions au burkini cet été en sont un exemple flagrant. Nous ne nous étendrons pas sur cette polémique inutile et imbécile, amplifiée par des médias tout aussi incompétents et scatophages. Nous ne ferons que saluer l’intelligence de l’ONU et du Conseil d’Etat sur le sujet.

Cette laïcité telle que brandie est d’ailleurs toute relative, car les personnes la brandissant comme une excuse, selon précédemment, ne réclament jamais sont application face au paradoxal cas du concordat d’Alsace-Moselle. Je laisse cela ici.

 

La réflexion qui se pose à présent est celle de la nature même de la laïcité. Souvent, trop souvent, nous entendons dire que le combat se joue en France entre « laïcards » et « croyants ». Rien ne serait plus faux. L’Etat se trouve être laïcard. Le combat n’existe donc que pour quiconque n’a toujours pas digéré la séparation nette d’avec la Religion [1]. Cela permet aussi de faire un amalgame entre laïcité, athéisme, et anticléricalisme. Si les deux premiers sont intimement liés (nous l’allons voir, c’est le sujet de cet article) le dernier est une technique de déshonneur par association assez aisée – et fallacieuse.

La laïcité, nous l’avons vu plus haut, est un programme politique permettant à l’Etat de faire abstraction de toute religion, ou principe religieux. L’Etat ne reconnaît ainsi aucune entité supra-, para-normale ou surnaturelle, immanente et transcendante, qui régirait le monde, l’univers, et bien évidemment, 42. Ce même programme politique prévient aussi l’Etat de s’immiscer dans les questions d’ordre religieux : ce n’est en effet pas là le rôle de nos institutions.

L’athéisme est une posture intellectuelle des plus intéressantes, et des plus incomprises. Très souvent confondu avec l’antithéisme, qui est le rejet de tout théisme (étymologie niveau maternelle), l’athéisme refuse d’accepter l’existence d’une entité supra-, para-normale ou surnaturelle, immanente et transcendante, qui régirait le monde, l’univers, et bien évidemment, 42. Nous nous répétons quelque peu, parfois. L’athéisme, refusant ainsi la fondation religieuse (je fais rapide), repose sur un principe simple : celui de l’humanisme. Il n’est pas surprenant, ainsi, que les sceptiques et autres rationalistes fussent athées.

La superposition des deux concepts nous montre des convergences énormes. L’athéisme rejette l’idée de transcendance divine dans son monde, et plus particulièrement dans son éthique, ou ses règles de conduite. La laïcité élimine de la même manière toute intrusion de cette même transcendance dans le fonctionnement interne de l’Etat. Les personnes croyantes sont ainsi invitées à ne pas faire de prosélytisme dans le cadre de leurs fonctions, fort logiquement. La réflexion se fonde alors sur des éléments concrets plutôt que sur « Dieu a dit que ».

Ainsi, il est évident que la laïcité, fût-elle « à la française » ou non, est forcément un athéisme profond, car elle se trouve dégagée de tout théisme, de toute religion. Voilà déjà le premier A.

 

Partant de là, la question de la religion se doit d’être résolue. J’entends déjà les hordes de néo-cons(ervateurs, voyons, je suis un garçon poli) se précipiter et hurler au stalinisme en me voyant brandir un athéisme politique, que j’appellerai bien volontiers « nouvel athéisme d’Etat ». Pour pouvoir ne pas tomber dans l’extrême que fut la doctrine de déchristianisation après la Révolution Française, ou bien mêmes ceux qui furent implémentés en URSS et en Chine, il convient de bien affirmer la différence essentielle qu’a l’athéisme reconnu dans la laïcité : la non-reconnaissance de théisme(s), et non l’antithéisme (que furent ces politiques passées). Pour cela, la réflexion se porte forcément sur le fonctionnement de l’Etat. Nous l’avons dit plus haut, les institutions doivent (dans le meilleur des mondes possibles) fonctionner selon des faits, des arguments concrets. En raison de la nature immatérielle et très volatile des différentes divinités que l’Histoire a eu le délice de coller au postérieur, cette question ne peut obtenir de réponse claire. La laïcité est donc un athéisme, certes, mais un athéisme agnostique. La juxtaposition des termes peut prêter à rire, mais l’excellent Richard Dawkins [2].

 

 

Là, nous ne parlons de rien d’autre que du scepticisme précédemment évoqué.

 

 

[1] Avec un grand « R », cela rend le concept plus général et plus formel. De plus, cela donne l’impression de dire des choses intelligentes.

[2] Qu’il faut à tout prix lire, les gens ! Non seulement son Selfish Gene est si bien écrit que le lire est un régal, mais l’on apprend énormément sur la biologie génétique. Et je ne parle même pas de The God Delusion, qui présente de manière carrée, construite et argumentée le cas de l’athéisme.

 

 

Blogue LPA no 21 : Laïcité et athéisme

https://blogs.mediapart.fr/yvon-quiniou/blog/190516/la-laicite-arme-de-latheisme

http://www.lemondedesreligions.fr/entretiens/la-laicite-en-france-un-atheisme-d-etat-30-01-2012-2207_111.php

Indé-science publique

La science, nous le savons un peu, hélas, depuis la fin de l’excellente émission « C’est pas sorcier » ne fait pas bon ménage avec la télévision. Trop compliquée, pas assez glamour, trop froide, pas assez passionnelle, les raisons d’occulter la source de savoir la plus exacte (ceci est un comparatif, nullement un superlatif) du petit écran sont légion. Le seul moment où nous autres, scientifiques, avons la joie et l’indicible honneur de voir notre terrain de jeu mis en avant est lorsque qu’un célèbre couple de jumeaux au physique altéré prend d’assaut l’antenne. Cela résulte dans d’abondantes dépressions et crises d’angoisses.

 

Francis Bacon (1561-1626) was an English philosopher who defended the Scientific Revolution. In his most important work, Novum Organum, he proposed a rational method for scientific inquiry, one based on observation and experimentation. Colored Version of

Francis Bacon (1561-1626) était un philosophe britannique qui défendait l’idée de Révolution Scientifique. Dans osn grand-oeuvre, Novum Organum, il proposa une méthode rationnelle pour l’investigation scientifique, basée sur l’observation et l’expérimentation. (source: GettyImages)

 

Samedi 19 mars 2016, il y a donc fort longtemps, dans son émission à buzz « On n’est pas Couché », Laurent Ruquier recevait les tristement célèbres frères Bogdanoff (ou Bogdanov, marque déposée depuis, me semble-t-il 1991) qui étaient venus parler de leur prochain spectacle sur scène. Jusqu’ici, m’expliquera-t-on, rien de bien transcendant, toute émission actuelle parle d’actualité, vendant un peu plus du temps de cerveau humain.

 

Un spectacle affligeant

Déjà, un mauvais départ aurait dû mettre la puce à l’oreille de tout spectateur aux aguets, car Ruquier présenta pour commencer le dernier livre des jumeaux « sinon l’éditeur Albin Michel ne va pas être très très content » (source : https://www.youtube.com/watch?v=p6Y7on7aBP4 ). Ce n’est qu’ensuite que l’ouvrage servant de socle à leur spectacle (3 minutes pour comprendre le Big Bang) ne fut présenté.

Après une introduction aussi ridicule et boursoufflée que les visages des invités, nous eûmes l’extrême honneur de voir d’autres invités se prêter au jeu et faire leur publicité, avant que de les laisser chanter dans une mise en scène qui aurait fait hurler Artaud et Jouvet. Ne les blâmons pas, il s’agit là de la magie de la télévision, dans laquelle l’immédiateté est tue et où tout est préparé à l’avance. Si les longs palabres des deux frères sur la découverte du Big Bang sont globalement corrects – l’on ne peut leur enlever leur impressionnante faconde – la mise en scène, pachydermique, étouffe l’intérêt du message que l’on aurait pu espérer obtenir.

Ainsi les frères invités feignent la surprise, clamant qu’ils n’imaginaient pas avoir à jouer, avant que « le magicien » ne change de t-shirt pour faire apparaître l’affiche du spectacle ainsi présenté. Seul Yann Moix, pour une fois juste, lancera un faible « on sent que c’est totalement improvisé » ironique mais maladivement timide.

Couplé aux sentiments d’Albin Michel présentés plus tôt, l’on sent l’énorme coup marketing, faisant plonger la science – le Big Bang, en l’occurrence – dans une bouffonnerie crasse. L’on n’ira pas au spectacle pour apprendre, mais pour rire, l’on n’ira pas s’enrichir de connaissances scientifiques mais l’on se rendra au Freak Show cher à Tod Browning. Malgré les invités, l’on espérait un début de science, mais rien n’y est. Les interminables digressions des Bogdanov n’y font rien, on restera, comme toujours, à la surface des choses, qu’un article Wikipédia aurait tout aussi bien expliqué. Bref, Ruquier nous a menti en prétendant parler de science, le tout n’est qu’une opération marketing destinée à vendre des billets pour le remake français de Scary Movie, sur scène, avec deux acteurs parlant anglais comme Daffy Duck. Moins de panem mais plus de circensem.

Les questions suivantes des deux  chroniqueurs ne sont là que pour prolonger cet étalage d’éloges pour nos deux présentateurs (trop connus). Nous sommes ainsi ravis d’apprendre que les deux frères sont à l’origine de nombreuses vocations scientifiques, Newton, Darwin, Curie, Franklin ou plus récemment Dawkins et Hawking n’ont qu’à aller se rhabiller fissa. Le reste n’est rien de plus qu’une répétition de Wik… de l’historique de la découverte, déjà présentée dans leur livre « 3 minutes… »

 

 

Dieu et la science: travestissement d’Einstein

Vient enfin la question la plus dérangeante, la plus inepte et la plus dangereuse, selon ce qu’un petit scientifique sceptique peut juger. Ruquier, tel un juge, s’échauffe : « On sait que la science et la religion se sont toujours opposées, ma dernière question, ce sera celle, traditionnelle, que l’on a souvent attribuée à Jacques Chancel, à tort, parait-il : ‘Et Dieu, dans tout ça ?’ alors. »

Marotte habituelle des médias et de l’establishment, Dieu est-il soluble dans la science, ou comment tenter de réconcilier la religion avec la science, comme tente de la faire, si bien, l’UIP (Université Interdisciplinaire de Paris) résultant en une fausse scientificité mais un vrai message créationniste. Et là, s’enchaînent les inexactitudes les plus totales de la part des deux frères, mais aussi des chroniqueur-se-s, citant Albert Einstein à tout-va, sans vraiment comprendre, ni connaître, la pensée du physicien.

« Dieu ne joue pas aux dés, » aurait déclaré Einstein à Niels Bohr, n’aimant pas l’interprétation de Copenhague, considérant que les équations de mécanique quantique étaient déterministes même si elles semblaient être probabilistes. L’énonciation du mot dans la bouche du plus célèbre des physiciens semble ainsi, pour beaucoup, être la preuve de : 1) la croyance infaillible qu’Albert Einstein avait en Dieu et 2) la preuve, par extension, que Dieu existe, si une personne aussi intelligente que lui est croyante.

Tout d’abord, éliminons l’argument #2. La croyance d’une personne, renommée, compétente dans son domaine, ne valide en rien l’existence ou l’inexistence d’un phénomène. Comme le répète à l’envi l’excellent Richard Dawkins « look at the evidence ». Un contre-exemple parlant serait par exemple la découverte des quasi-cristaux. Linus Pauling, éminent chimiste, Prix Nobel de Chimie en 1954, ne croyait nullement à la découverte de Dan Schechtman (Prix Nobel de Chimie 2011), et aurait déclaré devant un parterre de scientifiques : « Danny Shechtman is talking nonsense, there are no quasi-crystals, just quasi-scientists. » (« Danny Schechtman dit des idioties, il n’y a pas de quasi-crystaux, seulement des quasi-scientifiques. »[1]) L’exemplarité et l’éminence de scientifiques n’empêche nullement l’erreur.

Revenons au premier point.

Les Bogdanov, dans cette émission, comme pour justifier la croyance de tonton Albert (permettons-nous cette familiarité), crurent bon d’employer l’exemple de la lettre envoyée à la jeune Phyllis en 1936.[2] Nous passerons les erreurs factuelles concernant l’anecdote (la lettre d’Einstein date du 24 janvier 1936, non pas du mois de mai ; Einstein reçut la lettre de l’écolière, et ne la rencontra pas dans la rue ; il s’agit d’une jeune fille, non d’une jeune enfant ; Einstein travaillait à Princeton depuis 1933 ; Einstein mit seulement 5 jours à répondre, et non 15) pour nous intéresser au fond de l’affaire. Phyllis Wright, le 19 janvier 1936, décida de prendre sa plume et d’écrire au physicien pour poser la question suivante : « Les scientifiques prient-ils, et pour quoi prient-ils ? »[i] La question est déjà absolument différente de celle que présentent les Bogdanov qui serait « Maître, est-ce que vous croyez en Dieu ? » La réponse donnée par Einstein est, là encore, beaucoup plus souple et ambigüe que celle présentée par les deux frères. En effet, il répond premièrement que « les scientifiques croient que toute occurrence, y compris dans les affaires humaines, sont régies par les lois de la Nature, » avant d’affirmer qu’un scientifique ne peut croire dans le pouvoir de la prière ou de quelque manifestation surnaturelle. La critique qu’il introduit ensuite est la preuve de l’humilité avec laquelle tout scientifique, depuis Francis Bacon, se doit d’être face à la découverte : la science n’explique pas tout. Einstein explique donc que les zones d’ombre, les causes que nous ignorons sont encore, pour les humains, soumises au contrôle du surnaturel, et ce malgré les avancées de la science. Enfin, le dernier paragraphe de la lettre du physicien mérite une attention toute particulière.

Ce dernier semble être celui sur lesquels les Bogdanov, ayant judicieusement omis de citer l’intégralité de la lettre, se reposent. « Tous ceux qui sont sérieusement impliqués par la science finiront par comprendre un jour qu’un esprit se manifeste dans les lois de l’univers, un esprit immensément supérieur à celui de l’Homme », nous disent-ils. En lisant la lettre du père de la relativité, l’on s’aperçoit que cette traduction est un tantinet erratique, car elle omet la seconde partie de la réponse : « De cette manière, la poursuite de la science mène à un sentiment religieux particulier, qui est en vérité différent de la religiosité de quelqu’un de plus naïf. » Tout en mettant de côté la religion (qu’il qualifie de naïve), Einstein présente le sens de l’émerveillement que ressent un-e scientifique face au monde. Présenter cette réponse comme une défense de la religiosité est au mieux une preuve d’incompréhension, au pire une volonté mensongère et trompeuse.

En effet, trois ans plus tard, une lettre d’Einstein à W. Plaut, rabbin de Chicago, détaillera cette idée plus en profondeur : « Le sentiment religieux engendré par l’expérience de la compréhension logique de profondes interrelations est quelque chose de différent du sentiment que l’on appelle généralement religieux. C’est plus un sentiment d’admiration pour l’ordre qui se manifeste dans l’univers matériel. »[3]

Ce qu’Einstein qualifiait de religieux correspondait à une vision inspirée de Spinoza, qui repose sur la croyance en la rationalité du monde. Dans une de ses lettres à Maurice Solovine, Einstein écrivit très justement : « Je peux comprendre votre aversion pour le mot “religieux” pour décrire l’attitude émotionnelle et psychologique qui se révèle le plus clairement chez Spinoza. Je n’ai pas trouvé de meilleur mot que “religieux” pour la foi dans la nature rationnelle de la réalité qui est, au moins partiellement accessible à la raison humaine. »[4] Cette vision de la religion « à la Spinoza » a d’ailleurs été présentée par le physicien lui-même en décrivant son panthéisme selon : « Ma compréhension de Dieu provient de la profonde conviction d’une intelligence supérieure qui se révèle elle-même dans le monde connaissable. En termes communs, on peut la décrire comme «panthéiste» (Spinoza). »[5] A noter, pour les deux invités de l’émission, que Spinoza rejetait l’existence d’une entité surnaturelle.[6]

Enfin, pour clore ce petit écart, je ne peux m’empêcher de citer, une fois encore, une lettre du grand savant lui-même, qui décrivait Dieu comme il suit : « Le mot Dieu n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit des faiblesses humaines, la Bible un recueil de légendes honorables mais profondément primitives. Aucune interprétation (selon moi), aussi subtile soit-elle, ne peut changer cela. »[7]

Einstein, contrairement aux dires des frères aux mentons hypertrophiés, n’était donc nullement croyant. La religion n’a pas sa place en science.

 

Sophismes et principe anthropique

Quand enfin nous crûmes pouvoir arriver à la fin de cet odieux supplice, Léa Salamé crut bon de demander à ses invités s’ils étaient croyants. Poursuivant leur logique, ces deux phénomènes répondirent, évidemment, par l’affirmative, abusant de fausses évidences.

« On ne peut pas aujourd’hui, en observant l’univers, son histoire depuis le Big Bang jusqu’à aujourd’hui, on ne peut pas laisser la place au chaos et au hasard » repris en écho par l’autre frère « L’observation de l’univers primordial nous montre que l’univers n’est pas né par hasard. »

L’on a ici le raisonnement habituel des frères Bogdanov, reposant sur l’idée de finalité et d’ajustement fin (le fameux « fine-tuning »). Il s’agit en réalité d’un raisonnement panglossien dans toute son excellence. Quiconque se souvient de l’inénarrable Candide de Voltaire se remémorera le maître à penser du héros éponyme, Pangloss. Selon ce dernier, « les chosest ne pouvaient être autrement » Il s’agit d’un raisonnement à rebours, ne prenant en compte qu’une cause unique parmi toutes celles possibles, et remontant à un scénario que l’on souhaite prouver.[8] Pangloss annonce ainsi : « Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. »

A cela s’ajoute le principe d’ajustement fin de l’univers, principe selon lequel le chaos n’a pas sa place et que les constantes physiques sont trop précises pour n’être que le fruit du hasard. Cet ‘argument’ est familier aux Bogdanov qui l’emploient à tire-larigot, notamment dans leur livre Dieu, La Science et le Big Bang. Au même titre que le gagnant du Loto croit qu’il doit ses gains à la Chance, notre présence serait due à une volonté initiale. Là où l’on reprendrait et gronderait le gagnant du Loto en lui expliquant les probabilités, l’on se tait habituellement face à cet argument, très certainement dû à son ancestralité (la religion explique le ‘pourquoi’ du monde). Cette lecture téléologique est alors implantée, car elle rassure, elle donne une raison et un but : nous ne sommes pas le fruit du hasard. Il s’agit d’une légitimation du principe anthropique fort, qui stipule que l’univers est créé pour que nous, observateurs, y apparaissions.[9]

Chose amusante, cette lecture est applicable à tout autre univers, fût-il différent. Et l’on comprend ainsi mieux la confusion que l’on fait entre probabilité et déterminisme. De manière intéressante, tout être vivant peut ainsi se placer en finalité de ce dessein intelligent qui a créé l’univers. En appliquant cette réflexion, par itération, l’on s’aperçoit que l’on obtient un univers finalement dépourvu de dessein.

Le danger de cette réflexion panglossienne est qu’il interdit toute discussion, toute critique d’un état actuel : les choses sont telles parce qu’elles devaient l’être, imposées par une main extérieure, une volonté transcendante. Qui s’opposera à la volonté divine ? Fin de la discussion, argument imparable.

A noter, rien, absolument, dans l’observation de l’univers ne permet de conclure quant à une volonté initiale. Pour reprendre les propos d’Einstein dans sa lettre à Phyllis, « we must concede that our actual knowledge of these forces is imperfect, so that in the end the belief in the existence of a final, ultimate spirit rests on a kind of faith. »

Naïfs, les Bogdanov ?

 

 

Si l’on peut apprécier les émissions de variété, l’on est en droit d’attendre du service public un minimum de sérieux quant à la présentation de la science. Que l’on invite les frères Bogdanov est certainement légitime, dans une logique commerciale. En revanche, la science mérite plus d’exactitude et de précision que ces personnages peuvent démontrer. Manque-t-on vraiment à ce point de physicien-ne-s pour inviter systématiquement des personnes non reconnues par leurs pairs ? France Télévision a du pain sur la planche.

 

 

 

[1] Dan Shechtman: ‘Linus Pauling said I was talking nonsense’, Alok Jha, 6 janvier 2013, The Guardian (https://www.theguardian.com/science/2013/jan/06/dan-shechtman-nobel-prize-chemistry-interview )

[2] Les lettres sont lisibles dans la compilation Letters of Note de Shaun Usher (différents éditeurs), ou bien dans Dear Professor Einstein: Albert Einstein’s Letters to and from Children, de Alice Calaprice, Prometheus Books; 1 edition (September 1, 2002)

[3] Albert Einstein, The Human Side: Glimpses from His Archives, Albert Einstein, édité par Helen Dukas et Banesh Hoffmann, Princeton University Press, 2013

[4] Letters to Solovine, 1906-1955, Albert Einstein, précédé d’une introduction de Maurice Solovine, Ed. Citadel, 1993

[5] Ideas and Opinions, Albert Einstein, Wings Books, New York, 1954

[6] Une excellente lecture est aussi : Einstein and religion, Max Jammer, Princeton University Press, 2002

[7] « Das Wort Gott ist für mich nichts als Ausdruck und Produkt menschlicher Schwächen, die Bibel eine Sammlung ehrwürdiger, aber doch reichlich primitiver Legenden. Keine noch so feinsinnige Auslegung kann (für mich) etwas daran ändern. » Lettre à Eric Gutkind, 1954

[8] Pour une didactique de l’esprit critique, Richard Monvoisin, 2007, p255, 4.3.5.10

[9] « The universe (and hence the fundamental parameters on which it depends) must be such as to admit the creation of observers within it at some stage. To paraphrase Descartes, cogito ergo mundus talis est. », Brandon Carter, Large number coincidences and the anthropic principle in cosmology, In: Confrontation of cosmological theories with observational data; Proceedings of the Symposium, Krakow, Poland, September 10-12, 1973. (A75-21826 08-90) Dordrecht, D. Reidel Publishing Co., 1974, p. 291-298.

[i] The Riverside Church

 

January 19, 1936

 

My dear Dr. Einstein,

 

We have brought up the question: Do scientists pray? in our Sunday school class. It began by asking whether we could believe in both science and religion. We are writing to scientists and other important men, to try and have our own question answered.

 

We will feel greatly honored if you will answer our question: Do scientists pray, and what do they pray for?

 

We are in the sixth grade, Miss Ellis’s class.

 

Respectfully yours,

 

Phyllis

 

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January 24, 1936

 

Dear Phyllis,

 

I will attempt to reply to your question as simply as I can. Here is my answer:

 

Scientists believe that every occurrence, including the affairs of human beings, is due to the laws of nature. Therefore a scientist cannot be inclined to believe that the course of events can be influenced by prayer, that is, by a supernaturally manifested wish.

 

However, we must concede that our actual knowledge of these forces is imperfect, so that in the end the belief in the existence of a final, ultimate spirit rests on a kind of faith. Such belief remains widespread even with the current achievements in science.

 

But also, everyone who is seriously involved in the pursuit of science becomes convinced that some spirit is manifest in the laws of the universe, one that is vastly superior to that of man. In this way the pursuit of science leads to a religious feeling of a special sort, which is surely quite different from the religiosity of someone more naive.

 

With cordial greetings,

 

your A. Einstein